IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Polyeucte martyr

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Teulade, Anne

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la piècePolyeucte martyr

Titre du paratexteAbrégé du martyre de saint Polyeucte écrit par Siméon Métaphraste, et rapporté par Surius

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1643

LangueFrançais

ÉditionParis : Antoine de Sommaville et Augustin Courbé, 1643, in-4°

Éditeur scientifiqueTeulade, Anne

Nombre de pages5

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k701418/f10

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Corneille-Polyeucte-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Corneille-Polyeucte-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Corneille-Polyeucte-Preface.odt

Mise à jour2013-05-21

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesMartyrologe romain ; Baronius ; Surius

SujetAttesté ; fidélité et invention ; embellissements

FinalitéDivertissement ; édification

Mots-clés italiens

FontiMartirologio romano ; Baronio ; Surio

ArgomentoAttestato ; fedeltà e invenzione ; abbellimenti

FinalitàDivertimento ; edificazione

Mots-clés espagnols

FuentesMartirologio romano ; Baronius ; Surio

TemaAtestiguado ; fidelidad e invención ; embellecimientos

FinalidadEntretenimiento ; edificación

Présentation

Présentation en français

Ce texte liminaire n’est ni une préface ni la simple exposition d’une source, puisque Corneille y livre l’abrégé de la source, en encadrant cet exposé de propos liminaires et conclusifs qui expliquent la nécessité de fournir les éléments attestés de sa pièce. Dans les passages où il s’exprime en propre, Corneille reprend plusieurs éléments bien connus de sa poétique : l’importance des ingrédients fictionnels dans la composition du poème dramatique et la primauté, parmi les effets visés, du plaisir. Ces affirmations revêtent ici un sens particulier, car le sujet chrétien de Polyeucte martyr nécessite plus de précautions qu’un sujet profane dans l’usage des ajouts fictionnels. Par ailleurs, il ne va pas de soi qu’une pièce hagiographique cherche à produire le plaisir du spectateur avant même son édification, comme l’affirme le dramaturge. Aussi faut-il noter la remarquable constance poéticienne du dramaturge, y compris lorsqu’il s’adonne à un genre considéré comme marginal au cœur de la tragédie française du XVIIe siècle, et exposé à la critique, comme le montrera la polémique des années 1660 sur la mise en scène de la sainteté, chez les augustiniens. Exposant sans même la justifier – comme si elle s’imposait à l’évidence – la nécessité de recourir à la fiction, Corneille énonce un point essentiel pour la théorisation de la tragédie chrétienne, que reprendront des auteurs variés et de second plan, tels l’abbé Cheffault dans sa préface au Martyre de saint Gervais (1670) ou Georges Viole dans celle de son Martyre de la glorieuse sainte Reine d’Alise (1687).

Texte

Abrégé du Martyre de Saint Polyeucte1,

écrit par Siméon Métaphraste2, et rapporté par Surius3.

[NP1] L’ingénieuse tissure4 des fictions avec la vérité, où consiste le plus beau secret de la poésie5, produit d’ordinaire deux sortes d’effets, selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaînement6, qu’aussitôt qu’ils ont remarqué quelques événements véritables, ils s’imaginent la même chose des motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent. Les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté tout ce qui n’est pas de leur connaissance, si bien que quand nous traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir, ils l’attribuent tout entière à l’effort de notre imagination et la prennent pour une aventure de roman7.

[NP2] L’un et l’autre de ces effets serait dangereux en cette rencontre : il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse8 devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances9, si nous nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des autres également abusées par ce mélange se méprissent également en la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la dénieraient à ceux à qui elle appartient.

Saint Polyeucte est un martyr dont, s’il m’est permis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie10 qu’à l’Église. Le Martyrologe romain en fait mention sur le 13 de février, mais en deux mots, suivant sa coutume. Baronius11 dans ses Annales n’en dit qu’une ligne. Le seul Surius, ou plutôt Mosander qui l’a augmenté dans les dernières impressions12, en rapporte la mort assez au long sur le neuvième de janvier, et j’ai cru qu’il était de mon devoir d’en mettre ici l’abrégé. Comme il a été à propos d’en rendre la représentation agréable afin que le plaisir pût insinuer plus doucement l’utilité et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l’âme du peuple13, il est juste aussi de lui14 donner cette lumière pour démêler la vérité d’avec ses ornements, et lui faire reconnaître ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit seulement divertir comme industrieux15. Voici donc ce que ce dernier16 nous apprend.

Polyeucte et Néarque étaient deux cavaliers étroitement liés ensemble d’amitié. Ils vivaient l’an 250 sous [NP3] l’empire de Décius17. Leur demeure était dans Mélitène, capitale d’Arménie ; leur religion différente, Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la secte des Gentils18, mais ayant toutes les qualités dignes d’un chrétien et une grande inclination à le devenir. L’empereur ayant fait publier un édit très rigoureux contre les chrétiens, cette publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices dont il était menacé, mais pour l’appréhension qu’il eut que leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet édit, vu les peines qui y étaient proposées à ceux de sa religion et les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si profond déplaisir19 que son ami s’en aperçut, et l’ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son cœur : « Ne craignez point, lui dit-il, que l’édit de l’empereur nous désunisse : j’ai vu cette nuit le Christ que vous adorez, il m’a dépouillé d’une robe sale pour me revêtir d’une autre toute lumineuse, et m’a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre. Cette vision m’a résolu entièrement à faire ce qu’il y a longtemps que je médite : le seul nom de chrétien me manque, et vous-même toutes les fois que vous m’avez parlé de votre grand Messie, vous avez pu remarquer que je vous ai toujours écouté avec respect, et quand vous m’avez lu sa vie et ses enseignements, j’ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses discours. Ô Néarque ! si je ne me croyais point indigne d’aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements, que vous verriez éclater l’ardeur que j’ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités ! ». Néarque l’ayant éclairci20 du scrupule où il était par l’exemple du bon larron21 qui en [NP4] un moment mérita le Ciel, bien qu’il n’eût pas reçu le baptême, aussitôt notre martyr plein d’une sainte ferveur prend l’édit de l’empereur, crache dessus et le déchire en morceaux qu’il jette au vent, et voyant des idoles que le peuple portait sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portaient, les brise contre terre et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son ami même par la chaleur de ce zèle qu’il n’avait pas espéré.

Son beau-père Félix, qui avait la commission22 de l’empereur pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu’avait fait son gendre, saisi de douleur de voir l’espoir et l’appui de sa famille perdus, tâche d’ébranler sa constance premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu’il lui fait donner par ses bourreaux sur tout le visage. Mais n’en ayant pu venir à bout, pour dernier effort23 il lui envoie sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n’auraient point plus de pouvoir sur l’esprit d’un mari que n’avaient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n’avance rien davantage par là ; au contraire, voyant que sa fermeté convertissait beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l’heure et le saint martyr, sans autre baptême que de son sang24, s’en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à ceux qui renonçaient à eux-mêmes pour l’amour de lui.

Voilà en peu de mots ce qu’en dit Surius. Le songe de Pauline, l’amour de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l’empereur, la dignité de Félix que je fais gouverneur d’Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et Pauline, sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule vi[NP5]ctoire de l’empereur contre les Perses a quelque fondement dans l’Histoire, et sans chercher d’autres auteurs, elle est rapportée par monsieur Coëffeteau25 dans son Histoire Romaine, mais il ne dit pas, ni qu’il leur imposa tribut, ni qu’il envoya faire des sacrifices de remerciement en Arménie.

Si j’ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l’art ou non, les savants en jugeront. Mon but ici n’est pas de les justifier, mais seulement d’avertir le lecteur de ce qu’il en peut croire26.