IdT – Les idées du théâtre


 

Dédicace

La Suite du Menteur

Corneille, Pierre

Éditeur scientifique : Thouret, Clotilde

Description

Auteur du paratexteCorneille, Pierre

Auteur de la pièceCorneille, Pierre

Titre de la pièceLa Suite du Menteur

Titre du paratexteÉpître

Genre du texteDédicace

Genre de la pièceComédie

Date1645

LangueFrançais

ÉditionParis, Antoine de Sommaville et Augustin Courbé, 1645, in-4°.

Éditeur scientifiqueThouret, Clotilde

Nombre de pages7

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70394d/

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/CorneilleSuiteMenteurDedicace.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/CorneilleSuiteMenteurDedicace.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/CorneilleSuiteMenteurDedicace.odt

Mise à jour2016-03-10

Mots-clés

Mots-clés français

GenreComédie

SourcesLope de Vega, Amar sin saber a quién

SujetSujet espagnol ; suite

Personnage(s)Dorante ; personnage immoral

RéceptionDemi-succès

FinalitéUtilité de la poésie ; instruction ; morale ; plaisir ; catharsis, purgation des passions

ExpressionSentences

ActualitéQuerelle du Cid ; rivalité avec Scudéry et La Mesnardière

AutreComparaison avec la peinture

Mots-clés italiens

GenereCommedia

FontiLope de Vega, Amar sin saber a quién

ArgomentoArgomento spagnolo ; seguito

Personaggio(i)Dorante ; personaggio immorale

RicezioneMezzo sucesso

FinalitàUtilità della poesia ; istruzione ; finalità morale ; diletto ; catarsi ; purgazione delle passioni

EspressioneSentenze

Attualità« Querelle du Cid » ; Rivalità con Scudéry e La Mesnardière

AltriParagone con la pittura

Mots-clés espagnols

GéneroComedia

FuentesLope de Vega, Amar sin saber a quién

TemaSujeto español ; continuación

Personaje(s)Dorante ; personaje inmoral

RecepciónMedio éxito

FinalidadUtilitdad de la poesía ; instrucción ; moral ; placer ; catarsis, purgación de la pasión

ExpresiónSentencias

ActualidadQuerella del Cid ; rivalidad con Scudéry y La Mesnardière

Présentation

Présentation en français

Cette assez longue épître, au destinataire inconnu et sans doute fictif, écrite pour la première publication de La Suite du Menteur, est essentiellement consacrée à la finalité et aux usages du poème dramatique. Doit-il viser le plaisir et/ou le profit moral du spectateur ? ; Le texte se décompose en trois temps. Partant du constat que La Suite a moins bien réussi que Le Menteur, Corneille en attribue la raison au personnage de Dorante qui, gagnant en honnêteté, a perdu en agréments et est incontestablement moins divertissant. Invoquant l’autorité d’Aristote et d’Horace, le dramaturge affirme, principe constant de sa poétique, que le premier but de l’art est de plaire. L’utilité du poème dramatique ne vient qu’à côté en quelque sorte, comme accompagnement du poème, dont l’absence est une faute, mais qui ne relève pas des règles et qui pourtant couronne l’ouvrage, comme le rappelle l’adage horacien de l’utile dulci. En fait, le texte distingue entre d’une part le poète artisan, qui se doit à son art et n’est digne de louange que s’il plaît, et d’autre part, le chrétien dramaturge qui doit, par « charité », quelque instruction à son public. Ensuite, pour montrer que Le Menteur n’était pas dépourvu d’utilité, Corneille réfute, en multipliant les exemples antiques, la maxime selon laquelle une pièce doit montrer la récompense des vertus et la punition des vices. Enfin, il définit en quoi consiste, à ses yeux, l’utilité de la poésie en en identifiant trois modalités : la première, empruntée à la morale, réside dans les sentences ; la seconde, qui lui est propre, est « la naïve peinture des vices et des vertus », suffisant à guider le spectateur vers le bien ; la troisième, qui n’appartient qu’à la tragédie, est la purgation des passions. ; Les sinuosités du texte et la subtilité avec laquelle le dramaturge joue des hiérarchies et des termes (fautes, devoirs, lois, règles, buts) témoignent d’une énonciation polémique. Si Corneille aborde cette question en 1645, c’est peut-être pour préciser sa pensée sur cette question essentielle quelque temps après la première édition collective de ses œuvres (1644). C’est, plus sûrement encore, pour continuer à répondre à Scudéry, La Mesnardière et Chapelain, après l’échec de sa première candidature à l’Académie française (août 1644) et alors que Rodogune avec la cruelle Cléopâtre est à l’affiche du Théâtre du Marais : en effet, à l’occasion de la Querelle du Cid ou dans les traités initiés par Richelieu, les uns et les autres avaient désigné l’utilité morale et politique comme la première finalité du théâtre, et avaient formulé comme précepte la récompense des bonnes actions et de la punition des mauvaises. ;

Texte

Épître1

{NP1} Monsieur,

Je vous avais bien dit que Le Menteur ne serait pas le dernier emprunt, ou larcin que je ferais chez les Espagnols ; en voici une Suite qui est encore tirée du même original, et dont Lope a {NP2} traité le sujet sous le titre de Amar sin saber a quién2. Elle n’a pas été si heureuse au théâtre que l’autre, quoique plus remplie de beaux sentiments et de beaux vers. Ce n’est pas que j’en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple : la faute en est toute à moi, qui devais mieux prendre mes mesures, et choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j’étais de ceux qui tiennent que la poésie a pour but de profiter aussi bien que de plaire, je tâcherais de vous persuader que celle-ci est beaucoup meilleure que l’autre, à cause que Dorante y paraît beaucoup plus honnête homme, et donne des exemples de vertu à suivre, au lieu qu’en l’autre, il ne donne que des imperfections à éviter3 : mais pour moi, qui tiens avec Aristote et Horace que notre art n’a pour but que le divertissement4, j’avoue qu’il est ici bien moins à estimer qu’en la première comédie, puisque, avec ses mauvaises habitudes, il a perdu presque toutes ses grâces, et qu’il semble avoir quitté la meilleure part de ses agréments lorsqu’il a voulu se corriger de ses défauts5. Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui me fait connaître, d’en ravaler le but si bas que de le réduire à plaire au peuple, et que je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garants de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti contraire se fortifient6. À cela, je vous dirai que ceux-là même qui mettent si haut le but de l’art sont injurieux à l’artisan, dont ils ravalent d’autant {NP3} plus le mérite qu’ils pensent relever la dignité de sa profession : parce que s’il est obligé de prendre soin de l’utile, il évite seulement une faute quand il s’en acquitte, et n’est digne d’aucune louange. C’est mon Horace qui me l’apprend :

Vitavi denique culpam,
Non laudem merui.7

En effet, Monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir réduit un poème dramatique dans l’unité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le lui prescrivent, et que sans cela son ouvrage ne serait qu’un monstre. Pour moi, j’estime extrêmement ceux qui mêlent l’utile au délectable, et d’autant plus qu’ils n’y sont pas obligés par les règles de la poésie, je suis bien aise de dire d’eux avec notre docteur :

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.8

Mais je dénie qu’ils faillent contre ces règles, lorsqu’ils ne l’y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s’être pas proposé un objet assez digne d’eux, ou, si vous me permettez de parler un peu chrétiennement, de n’avoir pas eu assez de charité pour prendre l’occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les lisent. Pourvu qu’ils aient trouvé le moyen de plaire, ils sont quittes envers leur art, et s’ils pèchent, ce n’est pas contre lui, c’est contre les bonnes mœurs et contre leur auditoire9. Pour vous faire voir le sentiment d’Horace là-dessus, je n’ai qu’à répéter ce que j’en ai déjà pris ; puisqu’il {NP4} ne tient pas qu’on soit digne de louange quand on n’a fait que s’acquitter de ce qu’on doit, et qu’il en donne tant à celui qui joint l’utile à l’agréable, il est aisé d’en conclure qu’il tient que celui-là fait plus qu’il n’était obligé de faire. Quant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti contraire aient d’assez bons yeux pour trouver le mot d’utilité dans tout son art poétique : quand il recherche la cause de la poésie, il ne l’attribue qu’au plaisir que les hommes reçoivent de l’imitation10, et comparant l’une à l’autre les parties de la tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seulement pour ce qu’elle contient tout ce qu’il y a d’agréable dans le poème, et c’est pour cela qu’il l’appelle l’âme de la tragédie. Cependant quand on y mêle quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui regarde les mœurs, et que ce grand homme toutefois ne tient point du tout nécessaire, puisqu’il permet de la retrancher entièrement, et demeure d’accord qu’on peut faire une tragédie sans mœurs11. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression de la comédie du Menteur, qui a donné lieu à cette Suite, que vous pourriez juger être simplement faite pour plaire, et n’avoir pas ce noble mélange de l’utilité, d’autant qu’elle semble violer une autre maxime qu’on veut tenir pour indubitable, touchant la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises12, il ne sera peut-être pas hors de propos que je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est certain que les actions de Dorante ne sont pas {NP5} bonnes moralement, n’étant que fourbes et menteries, et néanmoins il obtient enfin ce qu’il souhaite, puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination13. Ainsi si cette maxime est une véritable règle du théâtre, j’ai failli, et si c’est en ce point seul que consiste l’utilité de la poésie, je n’y en ai point mêlé14. Pour le premier, je n’ai qu’à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des Anciens, et sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets, nous en fournit assez15. Médée brave Jason après avoir brûlé le palais royal, fait périr le roi et sa fille, et tué ses enfants. Dans La Troade, Ulysse précipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux impunément16. Dans Agamemnon, il est assassiné par sa femme, et par son adultère qui s’empare de son trône, sans qu’on voie tomber de foudre sur leurs têtes. Atrée même, dans le Thyeste, triomphe de son misérable frère, après lui avoir fait manger ses enfants, et dans les comédies de Plaute et de Térence, que voyons-nous autre chose que des jeunes fous qui après avoir par quelque tromperie tiré de l’argent de leurs pères pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés, et des esclaves qui après avoir conduit tout l’intrique17, et servi de ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense ? Ce sont des exemples qui ne seraient non plus propres à imiter que les mauvaises finesses {NP6} de notre Menteur. Vous me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie, qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si haut le mérite du poète quand il en enrichit son ouvrage ? J’en trouve deux à mon sens, l’une empruntée de la morale, l’autre qui lui est particulière. Celle-là se rencontre aux sentences et réflexions que l’on peut adroitement semer presque partout18 ; celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus. Pourvu qu’on les sache mettre en leur jour19, et les faire connaître par leurs véritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, et ceux-là se feront détester, quoique triomphants. Et comme le portrait d’une laide femme ne laisse pas d’être beau, et qu’il n’est pas besoin d’avertir que l’original n’en est pas aimable pour empêcher qu’on l’aime, il en est de même dans notre peinture parlante20 : quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n’est point besoin d’en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu’il ne les faut pas imiter21. Et je m’assure que toutes les fois que Le Menteur a été représenté, bien qu’on l’ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l’objet de ses derniers désirs, il n’y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n’ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d’écolier, dont il faut qu’on se corrige avec soin, si l’on veut passer pour honnête homme. Je vous dirais qu’il y a encore une autre utilité {NP7} propre à la tragédie, qui est la purgation des passions, mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler, puisque ce n’est qu’une comédie que je vous présente22. Vous y pourrez rencontrer en quelques endroits ces deux sortes d’utilités dont je vous viens d’entretenir ; je voudrais que le peuple y eût trouvé autant d’agréable, afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eût mieux atteint le but de l’art. Telle qu’elle est, je vous la donne, aussi bien que la première, et demeure de tout mon cœur,

Monsieur,

Votre très humble serviteur,

Corneille.