IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Scipion

Desmarets de Saint-Sorlin, Jean

Éditeur scientifique : Baby, Hélène

Description

Auteur du paratexteDesmarets de Saint-Sorlin, Jean

Auteur de la pièceDesmarets de Saint-Sorlin, Jean

Titre de la pièceScipion

Titre du paratexteAux Lecteurs

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragi-comédie

Date1639

LangueFrançais

ÉditionParis, Henri le Gras, 1639, in-4°

Éditeur scientifiqueBaby, Hélène

Nombre de pages3

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k72378n.r=.langFR

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Desmarets-Scipion-preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Desmarets-Scipion-preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Desmarets-Scipion-preface.odt

Mise à jour2013-01-20

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragi-comédie ; tragédie à fin heureuse ; comédie

SourcesHistoire

SujetAltération de l’histoire

DramaturgiePrologue ; chœurs

RéceptionSavants ; demi-savants ; ignorants

ExpressionLangage naturel et langage poétique

AutreThéâtre et peinture ; artifice et naturel

Mots-clés italiens

GenereTragicommedia ; tragedia di lieto fine ; commedia

FontiStoria

ArgomentoAlterazione della storia

DrammaturgiaPrologo ; cori

RicezioneDotti ; semi dotti ; ignoranti

EspressioneLinguaggio naturale e linguaggio poetico

AltriTeatro e pittura ; artifizio e naturale

Mots-clés espagnols

GéneroTragicomedia ; tragedia con final feliz ; comedia

FuentesHistoria

TemaCambios introducidos en la historia

DramaturgiaPrólogo ; coros

RecepciónLeídos, falsos sabios, ignorantes

ExpresiónLengaje natural y lenguaje poético

OtrasTeatro y pintura, artificio y naturalidad

Présentation

Présentation en français

En 1639, l’avis Aux lecteurs de Scipion aborde des questions essentielles à la poétique dramatique, comme le traitement de la matière historique, la légitimité de la tragi-comédie et la place de la poésie dans l’écriture théâtrale. Le débat qui oppose partisans et détracteurs de la tragi-comédie, et qui recoupe la dispute sur les trois unités, se cristallise sur le nom à donner à ce genre romanesque qui triomphe en France depuis plus de dix ans. Cherchant à tout prix des garants antiques, les irréguliers ont commis l’erreur d’affirmer que la pratique du genre existait chez les Anciens sans qu’il fût ainsi nommé. Cette hypothèse, défendue par François Ogier dès 1628, autorisera alors les réguliers à confondre la tragi-comédie avec la forme antique de la tragédie à fin heureuse, et partant, à remettre en cause le nom même de « tragi-comédie » censé faire double emploi avec celui de « tragédie ». Dans cette voie qui mène à la disparition du genre, Desmarets occupe une position intermédiaire puisqu’il accepte d’utiliser l’appellation moderne, tout en la réduisant à n’être que l’habillage d’une pratique tragique à laquelle Scipion est censée appartenir. Conscient par ailleurs que le langage dramatique est entièrement dialogue, Desmarets tout à la fois exige le naturel d’un discours ordinaire, nécessaire à la vraisemblance, et regrette dans le même temps la disparition du langage des dieux, nécessaire à la beauté. Aussi émet-il logiquement le souhait du retour des chœurs et des prologues, revendiquant ainsi la pratique de morceaux lyriques détachables. Cette position théorique se trouve ainsi en parfait accord avec sa pratique, car il est l’un des rares auteurs de tragi-comédies à ne jamais utiliser ces morceaux poétiques que sont les stances, au motif, précisément, que cette poésie lyrique rompt l’ordinaire du discours. Sa dernière tragi-comédie, Erigone (1642), sera d’ailleurs écrite en prose.

Texte

Aux Lecteurs                

[NP1] Quelques-uns m’avaient voulu obliger de faire une préface à cette tragi-comédie en faveur de ceux qui ont un savoir médiocre, et de leur rendre raison pourquoi d’un petit événement que j’ai trouvé dans l’Histoire, j’ai formé un intrigue1 capable de composer une pièce de théâtre, en y ajoutant quelques accidents2 vraisemblables ; pourquoi j’ai nommé Lucidan celui que quelques historiens nomment Allucius, d’autres Luceius, et d’autres Indibilis3 ; pourquoi j’ai fait donner par Garamante à Scipion l’avis pour prendre la ville, qui lui fut donné par quelques pêcheurs du pays ; et enfin pourquoi j’ai fait que Scipion est surpris d’amour, et par la vertu surmonte cette passion, puisque l’Histoire ne dit autre chose, sinon qu’il rendit cette princesse, sans avoir remarqué s’il avait été touché de sa beauté ou non4. Mais je leur ai dit que nul n’était obligé de rendre raison de son art, et qu’un peintre, après avoir achevé un tableau, n’y attachait point un écrit pour rendre compte de toutes ses figures5. Il ne faut point prévenir6 les jugements par des raisons étudiées à dessein de se faire valoir. Plus l’art est caché, plus il est beau7 : les savants judicieux qui savent seuls le découvrir, l’admirent en le trouvant ; et mieux il a su éviter de paraître, plus ils lui donnent de louanges. Ceux qui ont une érudition médiocre, et ceux mêmes qui sans aucun savoir ont du jugement, aiment les choses qu’un bel art a produites, encore qu’ils ne le voient pas ; et pour ceux qui n’ont ni savoir, ni jugement, [NP2] c’est un soin bien inutile que celui d’aller au-devant de leurs objections8 ; puisque les raisons qu’on leur pourrait alléguer ne leur donneraient pas plus d’esprit que ne leur en a donné la Nature. Je dirai seulement que j’avais eu dessein de nommer cette pièce une tragédie, encore que la fin en soit heureuse ; comme il y en a beaucoup de semblables dans les anciens tragiques9. Les seules personnes qui étaient représentées distinguaient autrefois le tragique d’avec le comique : si c’étaient des rois, des princes et d’autres personnes illustres, cela s’appelait tragédie ; et à ce poème convenaient seulement des sujets graves, avec des discours sérieux et dignes des personnes de ce rang ; et si c’étaient des personnages pris d’entre le peuple, cela s’appelait comédie, à laquelle convenaient seulement des sujets bas, et des accidents ridicules, avec des propos ordinaires et capables d’exciter le rire par leur naïveté. Toutefois j’ai considéré que le mot de tragi-comédie est un terme trop usité maintenant, et duquel trop de gens se sont servis pour exprimer une pièce dont les principaux personnages sont princes, et les accidents graves et funestes, mais dont la fin est heureuse, encore qu’il n’y ait rien de comique qui y soit mêlé10 ; et j’ai cru qu’il valait mieux se servir de ce nom après tant d’autres, que de faire un parti à part ; et suivre la mode telle qu’elle est, que d’être seul à suivre les anciens en chose de si peu de conséquence. Il vaut mieux se mêler parmi la foule, que de donner opinion que l’on veuille se faire remarquer, allant seul hors du commun ; afin d’ôter tout soupçon de vanité, laquelle doivent bien éviter ceux qui s’exposent au jugement public. Le judicieux lecteur examine nos ouvrages équitablement, et sans se laisser préoccuper, quoique nous lui voulions persuader de notre mérite : les jugements veulent être libres, et s’ils aperçoivent que nous les voulions captiver, et régler de nous-mêmes l’estime que [NP3] l’on doit faire de nous, ils se dépitent, et retranchent même les louanges dues à ceux qui prétendent plus qu’ils ne doivent. J’ai encore à dire que j’ai mis à la tête de ce poème un prologue11 qui n’a point été récité au théâtre, où l’impatience française ne les peut souffrir non plus que les chœurs. C’est ce qui prive notre langue des plus riches ornements de la poésie, dont les plus hautes figures se peuvent employer dans ces pièces détachées, et non pas dans le cours du poème dramatique, où les personnages ne doivent point avoir un langage poétique et figuré, ce qui semblerait extravagant, mais un discours approchant de l’ordinaire, et qui se relève seulement en élégance de termes et en force de sentiments : même il est certain que dans les plus beaux mouvements des passions, et dans les plus fortes pensées qu’elles produisent, plus les expressions en sont naturelles, plus elles sont belles. Mais dans les prologues et dans les chœurs12 la poésie est en sa liberté, pour étaler ses doctes figures, et semble alors quitter le langage des hommes, pour prendre celui que les anciens appelaient le langage des Dieux. Voilà, chers lecteurs, ce que j’avais à vous dire : lisez maintenant, et jugez avec toute liberté. J’oserai seulement vous assurer que vous trouverez ici quelques pensées, sinon relevées, au moins honnêtes, et telles que l’on peut s’attendre de voir en un ouvrage où triomphe la vertu.