IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Les Amours d’Alcippe et de Céphise ou la Cocue imaginaire

Donneau de Visé, Jean

Éditeur scientifique : Piot, Coline

Description

Auteur du paratexteDonneau de Visé, Jean

Auteur de la pièceDonneau de Visé, Jean

Titre de la pièceLes Amours d’Alcippe et de Céphise ou la Cocue imaginaire

Titre du paratexteAu lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceComédie

Date1660

LangueFrançais

ÉditionParis : Ribou, 1660, in-12°

Éditeur scientifiquePiot, Coline

Nombre de pages6

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k726565

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Mise à jour2017-03-30

Mots-clés

Mots-clés français

GenreComédie

SourcesLe Cocu Imaginaire de Molière

SujetDifficile

Personnage(s)Femme cocue

ReprésentationMoment peu favorable

RéceptionSuccès

FinalitéFaire rire

Relations professionnellesMolière

ActualitéMariage du roi

Mots-clés italiens

Mots-clés espagnols

Présentation

Présentation en français

Il n’est pas rare de trouver dans une préface la mention d’autres pièces; mais il est étonnant que Donneau de Visé consacre les trois quart de la préface des Amours d’Alcippe ou de Céphise ou la Cocue imaginaire aux Précieuses ridicules de Molière. Sans doute cherche-t-il à faire oublier, par cet éloge, l’édition pirate du Cocu imaginaire qu’il vient tout juste de réaliser avec Jean Ribou1. Mais c’est aussi une preuve originale du succès prodigieux des Précieuses: à cette date il semble nécessaire, pour qui commence une carrière théâtrale, de se prononcer sur la réputation de Molière et sur sa petite comédie. Commenter le succès des Précieuses ridicules devient alors un enjeu dans le positionnement stratégique des petits auteurs encore inconnus. C’est pourquoi cette préface publiée dans l’été 1660 entretient de forts échos intertextuels avec les paratextes des trois comédies de Somaize contemporaines: si Somaize choisit l’attaque en règle, Donneau se pose au contraire en fervent admirateur du nouveau dramaturge à la mode.      ; L’éloge de la production comique de Molière permet en outre à Donneau de Visé de valoriser sa propre pièce. Parce qu’il propose une réécriture de Sganarelle ou le Cocu imaginaire,  il se pose en rival, et évalue conjointement les cinq premières comédies de Molière et la sienne. Si le succès exceptionnel des Précieuses ridicules a pu être selon certains lié à un contexte favorable, ce n’est pas le cas, assure-t-il, du Cocu imaginaire, pénalisé par une date de création estivale peu propice au succès. Sganarelle ou le Cocu imaginaire l’emporterait donc en mérite sur les Précieuses. Mais la première place est finalement attribuée à sa propre pièce puisqu’en offrant une Cocue imaginaire, qui reprend la pièce de Molière en inversant rôles féminins et masculins, Donneau juge avoir plus de mérite: le sujet, plus difficile à traiter, est plus estimable. Sa proposition est effectivement originale et se distingue de la production littéraire contemporaine: si l’homme cocu est un motif comique récurrent, il semble plus délicat de rire du malheur conjugal d’une femme.

Texte

Au lecteur

{NP1}Depuis que la comédie est devenue illustre par les soins de l’Éminentissime Cardinal duc de Richelieu2, nous n’avons point vu d’auteur qui ait plus excellé dans les pièces comiques que le fameux Monsieur de Molière. Son Étourdi, son Dépit amoureux, ses Précieuses Ridicules, et son Cocu Imaginaire sont plus que suffisants pour prouver cette vérité, puisque la cour les a non seulement approuvées3, mais encore le peuple, qui dans Paris sait parfaitement bien juger de ces sortes d’ouvrages. Quelques applaudissements toutefois que l’on ait donnés aux deux premières de ces pièces, la troisième a beaucoup plus d’éclat qu’elles n’ont fait toutes deux ensemble, puisqu’elle a passé pour l’ouvrage le plus charmant, et le plus délicat qui a jamais paru au théâtre. L’on est venu {NP2} à Paris de vingt lieues à la ronde, afin d’en avoir le divertissement; il n’était fils de bonne mère qui lorsque l’on la jouait ne s’empressât4 pour la voir des premiers, et ceux qui font profession de galanterie, et qui n’avaient pas vu représenter les Précieuses, d’abord qu5’elles commencèrent à faire parler d’elles, n’osaient l’avouer sans rougir: cette pièce enfin a tant fait de bruit, que les ennemis même de Monsieur de Molière ont été contraints de publier ses louanges; mais non pas sans faire connaître par leurs discours qu’ils ne le faisaient que de peur de passer pour ridicules. Les uns disaient que véritablement la pièce était belle, mais que le jeu faisait une grande partie de sa beauté. Les autres ajoutaient que la rencontre du temps où l’on parlait fort des Précieuses aidait à la faire réussir, et qu’indubitablement ses pièces n’auraient pas toujours de pareils succès quand le temps ne les favoriserait pas6, mais ce que ce fameux auteur a fait depuis a bien fait voir que, loin d’avoir tiré quelque avantage de la rencontre7 des Précieuses, il a fait parler d’elles à ceux qui ne les con {NP3}naissaient pas, puisque (de la manière dont il l’a traitée) il a donné de l’éclat à une chose qui était dans l’obscurité, et dont l’on ne parlait que dans certaines ruelles. J’ose même avancer pour sa gloire que les Précieuses, qui sont dans sa pièce appelées de ce nom, n’en font pas toute la beauté et que le caractère du Marquis de Mascarille qui est de son invention, puisqu’il ne tient rien du Précieux, est une des choses la plus ingénieuse qui ait jamais paru au théâtre, et la plus spirituelle de sa pièce. Mais voyons si le pronostique de ces Messieurs (qui disaient que Monsieur de Molière ne pouvait plus faire de pièces qui eussent tant de succès que ces Précieuses) est véritable et si le Cocu Imaginaire qu’il a fait ensuite n’a pas eu tous les applaudissements qu’il en pouvait attendre; puisqu’à moins que l’on ne veuille dire la même chose de tous ses8 ouvrages, que l’on ne le veuille accuser d’avoir de l’esprit, et de savoir choisir ce qui plaît, l’on ne lui saurait objecter que le sujet est du temps et que c’est ce qui le fait réussir. Cependant cette pièce a été jouée non seule {NP4}ment en plein été, où pour l’ordinaire chacun quitte Paris pour s’aller divertir à la campagne9, mais encore dans le temps du mariage du Roi10 où la curiosité avait attiré tout ce qu’il y a de gens de qualité en cette ville. Elle n’en a toutefois pas moins réussi, et quoi que Paris fût, ce semble, désert, il s’y est néanmoins encore trouvé assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le Théâtre du Petit-Bourbon11, et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre. Jugez quelle réussite cette pièce aurait eue si elle avait été jouée dans un temps plus favorable, et si la cour avait été à Paris. Elle aurait sans doute été plus admirée que les Précieuses puisque encore que le temps lui fut contraire, l’on doute12 si elle n’a pas eu autant de succès. Jamais on ne vit de sujet mieux conduit, jamais rien de si bien fondé que la jalousie de Sganarelle, et jamais rien de si spirituel que ses vers13; c’est pourquoi presque tout Paris a souhaité de voir ce qu’une femme pourrait dire à qui il arriverait la même chose qu’à Sganarelle, et si elle aurait tant de sujet de se plaindre quand son {NP5} mari lui manque de foi que lui quand elle lui est infidèle. C’est ce qui m’a fait faire cette pièce qui servira de regard au Cocu Imaginaire puisque dans l’une on verra les plaintes d’un homme qui croit que sa femme lui manque de foi, et dans l’autre celles d’une femme qui croit avoir un mari infidèle. J’aurais bien fait un autre sujet que celui de Monsieur de Molière pour faire éclater les plaintes de la femme; mais ils n’auraient pas eu tous deux les mêmes sujets de faire éclater leur jalousie, il y aurait eu du plus ou du moins; c’est pourquoi il a fallu, afin que le divertissement fût plus agréable, qu’ils raisonnassent tous deux sur les mêmes incidents tellement que14 j’ai été contraint de me servir du même sujet. C’est ce qui fait que vous n’y trouverez rien de changé, sinon que tous les hommes de l’un, sont changés en femmes dans l’autre. Vous pouvez maintenant voir, lequel du mari ou de la femme a plus de tort quand il manque de fidélité; mais souvenez-vous, avant que de me condamner, que l’homme a beaucoup plus de raisons de son côté que la femme puisque ce qui passe pour galanterie {NP6} chez l’un, passe pour crime chez l’autre, outre qu’il n’y a pas le mot pour rire du côté de la femme, son front étant trop délicat pour porter des cornes, ce qui rend le plaisant difficile à trouver, et le sexe de plus se trouvant stérile en cette rencontre. Je pourrais ici vous parler du mot de Cocue dont je me suis servi; mais je crois qu’il n’en est pas besoin, d’autant que nous sommes dans un temps où chacun parle à sa mode.