IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Les Dames vengées, ou la Dupe de soi-même

Donneau de Visé, Jean

Éditeur scientifique : Piot, Coline

Description

Auteur du paratexteDonneau de Visé, Jean

Auteur de la pièceDonneau de Visé, Jean (et Thomas Corneille ?)

Titre de la pièceLes Dames vengées, ou la Dupe de soi-même

Titre du paratexteAu lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceComédie

Date1695

LangueFrançais

ÉditionParis, Michel Brunet, 1695

Éditeur scientifiquePiot, Coline

Nombre de pages3

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k739269

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Donneau-Damesvengees-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Donneau-Damesvengees-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Donneau-Damesvengees-Preface.odt

Mise à jour2015-07-27

Mots-clés

Mots-clés français

DramaturgieModification pour la version imprimée

ActionAlternance scènes comiques / scènes sérieuses

Personnage(s)Personnages galants / personnages comiques

RéceptionSuccès ; parterre ; jugement du public

FinalitéFaire rire

Mots-clés italiens

DrammaturgiaModifica per la versione stampata

AzioneAlternanza scene buffe / scene serie

Personaggio(i)Personaggi galanti / personaggi buffi

RicezioneSuccesso ; platea ; giudizio del pubblico

FinalitàFar ridere

Mots-clés espagnols

DramaturgiaModificación para la versión impresa

AcciónAlternancia escenas cómicas / escenas graves

Personaje(s)Personajes galantes / personajes cómicos

RecepciónÉxito ; vulgo ; juicio del público

FinalidadHacer reir

Présentation

Présentation en français

La situation d’énonciation de cette préface est étonnante : feignant d’y être acculé par un « on » dont on ignore l’identité mais qui semble tout puissant, Donneau de Visé1 ici prend en charge la défense du goût du parterre qu’on aurait injustement décrié. Sur le ton de la démonstration judiciaire, le dramaturge se place à la fois en situation de victime dupée par ce « on » malintentionné et en avocat du parterre chargé de revaloriser la pertinence de son jugement. Il revient à peine sur le succès2 de sa comédie, comme si celui-ci n’avait pas besoin d’être prouvé. L’important est de définir les raisons pour lesquelles le parterre a approuvé la pièce, raisons qui, justement, ne sont pas là où on les attendrait. Cette étrange posture permet à Donneau de Visé de développer deux idées insolites, sinon paradoxales.

Il atteste d’abord l’existence de deux comiques présentés de façon antagoniste par un adroit système d’antithèses. Le comique « bas » d’un côté, dont il développe les caractéristiques, et le comique « galant » de l’autre, correspondant aux « ouvrages fins, délicats et travaillés ». Le coup de maître de la démonstration est de dire que le parterre, prétendument populaire, est davantage attaché au deuxième type de comique qu’au premier. Paradoxalement, au moment de la représentation, la force du premier comique a atteint son but puisque la salle a ri ; mais au lieu d’embrasser le lieu commun selon lequel le rire des spectateurs justifie à la fois le succès et la qualité d’une pièce, Donneau de Visé s’en écarte pour revaloriser après coup à la fois la finesse du jugement du public et la capacité qu’il a de la satisfaire.

L’auteur profite également de cette préface pour définir les relations ambivalentes qu’entretiennent les dramaturges avec le parterre. Le postulat de départ, réaffirmé avec insistance, est qu’il faut satisfaire le goût du public, présenté comme le juge absolu des pièces. Il se livre alors à une sorte d’histoire du goût du public qui aurait en cette fin de siècle retrouvé une pureté momentanément perdue. La figure du parterre en devient ambivalente : d’abord présenté comme une masse informe et menaçante, dont les « murmures » et les « éclats » peuvent engendrer des « mouvements » dans la salle, il bénéficie en fin de préface d’une sorte d’éloge quelque peu condescendant pour son goût finalement irrigué par la civilité. Dans tous les cas, le rapport de force entre l’auteur et son public est à l’avantage du parterre car le désir de le satisfaire reste premier et conditionne l’acte créateur – et même, dans ce cas re-créateur puisque la comédie est modifiée à l’impression pour répondre au souhait du public.

Cette démonstration paradoxale a en tout cas le mérite de faire indirectement l’éloge de la pièce sans qu’on s’en aperçoive. Par la précaution oratoire liminaire, Donneau de Visé se garde de l’accusation de vanité. Et par cette stratégie rhétorique de défense du jugement du public, il réalise en filigrane l’éloge de sa comédie sans en avoir l’air. Car finalement, ce qu’on retient de la pièce, c’est que non seulement elle a beaucoup fait rire pendant la représentation, ce qui reste tout de même un gage de succès, mais qu’en plus elle contient des personnages galants propres à divertir les honnêtes gens. Pour une pièce qui a remporté un succès modéré, la stratégie publicitaire inhérente au genre de la préface est particulièrement réussie.

Texte

Au lecteur

[NP1] On veut que je fasse une préface pour rendre justice au bon goût du public3. L’affaire est délicate, puisque les louanges que je suis obligé de lui donner semblent en devoir faire retomber sur moi. Voici le fait. Depuis quelques années, les murmures du parterre et même ses éclats un peu trop vifs pour condamner ce qui lui déplaisait dans une pièce, et qui semblait approcher du sérieux, avaient fait croire qu’il ne voulait rien souffrir au théâtre dont les plaisanteries ne fussent outrées ; que toutes les scènes devaient être courtes pour lui plaire, et les acteurs toujours en action pour arrêter les mouvements de ce même parterre4, qu’on prétendait vouloir toujours rire5, et ne pouvoir se donner la patience d’entendre l’ex[NP2]position d’un sujet. Toutefois le contraire vient d’arriver, puisque ce même public est entré dans toutes les délicatesses du rôle d’Hortense ; qu’il a applaudi à tout ce qu’elle a dit de fin à sa mère ; qu’il a écouté favorablement deux longues scènes qu’elle fait avec son amant, quoique sérieuses6 ; qu’il a fait voir que les caractères galants de cette pièce ne le divertissaient pas moins que les comiques, et qu’enfin dans cette comédie les applaudissements ont été mêlés aux éclats de rire. Tout cela est prouvé par un fait connu et incontestable. On m’avait tellement persuadé que je devais faire rire le public, si je voulais que ma pièce fût favorablement reçue qu’il m’était échappé contre mon goût un cinquième acte plus comique que les quatre premiers, et auquel on a beaucoup plus ri qu’à tous les autres. Cependant cet acte n’a pas laissé d’être si géné[NP3]ralement condamné que, le public ayant souhaité que je le changeasse, j’en ai fait un nouveau dans le goût des quatre premiers7, et je l’ai fait avec d’autant plus de plaisir que j’ai été détrompé par là de la mauvaise opinion qu’on m’avait voulu donner du goût du parterre, et que j’ai connu que les ouvrages fins, délicats et travaillés8, plairont toujours plus que ceux dont les traits seront trop marqués, pour ne pas dire qui auront un comique plus bas. Ainsi la carrière est présentement ouverte à tous ceux qui croyaient que l’esprit devait être banni du théâtre, et qui dans cette pensée n’osaient faire paraître sur la scène des ouvrages dont ils s’imaginaient que le public eût perdu le goût.