IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

La Pucelle d’Orléans, tragédie en prose. Selon la vérité de l’histoire et les rigueurs du Théâtre

Aubignac, François Hédelin, abbé d’

Éditeur scientifique : Lochert, Véronique ; Teulade, Anne

Description

Auteur du paratexteAubignac, François Hédelin, abbé d’

Auteur de la pièceAubignac, François Hédelin, abbé d’

Titre de la pièceLa Pucelle d’Orléans, tragédie en prose. Selon la vérité de l’histoire et les rigueurs du Théâtre

Titre du paratextePréface sur la tragédie de la Pucelle

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1642

LangueFrançais

ÉditionParis, François Targa, 1642, in-12°

Éditeur scientifiqueLochert, Véronique ; Teulade, Anne

Nombre de pages9

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k705463

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Aubignac-Pucelle-Preface.xml

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Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Aubignac-Pucelle-Preface.odt

Mise à jour2015-07-22

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragédie

SourcesHistoire

SujetAdaptation au théâtre ; altération de l’histoire ; noble ; pathétique

DramaturgieRécit / représentation

TempsRéduction ; unité ; temps de l’action

ActionScène de délibération ; narration ; dénouement

Personnage(s)Pucelle ; comte et comtesse de Warwick ; ambassadeurs ; juges ; ecclésiastiques

Mots-clés italiens

GenereTragedia

FontiStoria

ArgomentoAdeguamento al teatro ; alterazione della Storia ; aulico ; patetico

DrammaturgiaNarrazione / rappresentazione

TempoRiduzione ; unità ; tempo dell’azione

AzioneScena di deliberazione ; narrazione ; finale

Personaggio(i)Giovanna di Arco ; conte e contessa di Warwick ; ambasciatori ; giudici ; ecclesiasticos

Mots-clés espagnols

GéneroTragedia

FuentesHistoria

TemaAdaptación al teatro ; alteración de la Historia ; noble ; patético

DramaturgiaRelación / representación

TiempoReddución ; unidad ; tiemp de la acción

AcciónEscena de deliberación ; relación ; desenlace

Personaje(s)Juana de Arcos ; conde y condesa de Warwick ; embajadores ; jueces ; eclesiasticos

Présentation

Présentation en français

Alors qu’il est en train de rédiger son grand ouvrage théorique, La Pratique du théâtre, qui ne sera publié qu’en 1657, l’abbé d’Aubignac fait paraître en 1642 deux tragédies en prose, La Cyminde et La Pucelle d’Orléans. Adaptant au théâtre le sujet historique de la vie de Jeanne d’Arc, d’Aubignac consacre sa préface à la difficile conciliation de « la vérité de l’histoire » et des « rigueurs du théâtre », soulignée par le titre de la pièce. Le texte expose également les problèmes théoriques soulevés par la mise en scène d’un sujet de martyr religieux à consonance épique.

Il commence par énumérer les difficultés que le sujet présente au dramaturge : événements qui se déroulent sur un an, minceur de l’action le jour de la mort de l’héroïne, ennui provoqué par les récits et par les scènes de délibération entre des personnages peu intéressants. Ces obstacles s’ajoutent à ceux qui tiennent à la transformation de l’histoire de martyr en fable tragique : sécheresse du sujet, absence de pathétique due à une opposition tranchée entre persécuteurs et persécutée, constance de l’héroïne faisant courir le risque d’une intrigue immobile et privée de vie, ainsi que Corneille l’expliquera dans l’Examen de Théodore en 1660. Dans le cas de Jeanne d’Arc, cette dimension statique s’accompagne paradoxalement d’une abondance de matière narrative, car cette héroïne n’est pas seulement une vierge et martyre : elle est l’emblème d’un État et incarne une valeur guerrière, de sorte qu’elle constitue une véritable héroïne d’épopée. La réflexion de d’Aubignac concerne donc en outre la possibilité de porter à la scène une matière épique. Dans les deux cas, il signale les modalités d’une accommodation de ces données singulières à la tragédie, livrant une réflexion en creux sur les possibilités pratiques de composer avec des contraintes esthétiques divergentes.

De fait, la suite du texte expose les solutions mises en œuvre : motivation et fragmentation des narrations, ajout d’une intrigue amoureuse, dramatisation des conseils et intensité émotionnelle du dénouement. La préface aborde ainsi quelques-uns des grands principes de la dramaturgie classique : le respect de l’unité de temps, la construction de la fable tragique, la préférence pour le récit par rapport à la représentation, la nécessité de rendre vraisemblables tous les procédés dramatiques et l’exigence de pathétique. Elle permet par là d’apprécier la cohérence théorique de l’auteur, qui présente ici en germe plusieurs des réflexions qu’il développera en 1657.

Le lecteur peut toutefois relever une certaine évolution de d’Aubignac : dans la Pratique du théâtre, il bannit les « discours de piété » et indique sa désapprobation à l’égard de pièces telles que le Martyre de saint Eustache de Balthasar Baro et les deux tragédies chrétiennes de Corneille. Certes, la Pucelle n’est pas à proprement parler la mise en scène d’une sainte, dans la mesure où Jeanne d’Arc n’est pas canonisée, mais elle expose bien un sujet religieux qui n’évite pas les discours de piété, et propose une démonstration en acte de la puissance divine (qui châtie les persécuteurs). Sans que l’attribution soit certaine, on pense par ailleurs que d’Aubignac est l’auteur d’une autre tragédie en prose, Le Martyre de sainte Catherine (1649)1. Aussi doit-on s’interroger sur son reniement : faut-il l’attribuer à l’échec de ses pièces à martyr, ou correspond-il à l’évolution générale du champ théâtral professionnel, qui a globalement délaissé la tragédie chrétienne à la fin des années 1640 ?

Texte

Préface sur la tragédie de la Pucelle

[NP1] L’histoire de la Pucelle d’Orléans est un grand et magnifique sujet pour un poème héroïque, car elle est pleine de beaucoup d’événements notables, qui se firent tous dans le cours d’une année, qui est le temps nécessaire à ce poème2 ; et bien qu’elle fût un an prisonnière, cette seconde année n’ayant été considérable par aucune action importante, on peut avancer le temps de sa mort, et faire en peu de jours ce que les Anglais ne firent qu’en plusieurs mois. Mais pour un poème dra[NP2]matique, c’est à mon avis un sujet bien difficile et peu capable du théâtre3. Car ce poème ne pouvant représenter aux yeux des spectateurs que ce qui s’est fait en huit heures, ou pour le plus en un demi-jour4, on n’en peut fonder le dessein que sur un des plus signalés5 accidents ; et comme ils sont arrivés en divers temps et en divers lieux, sans que l’on puisse avancer les temps ni confondre les lieux, il faut que ses plus belles actions se fassent toutes par récit. Or dans une histoire extrêmement connue, les narrations n’ont point d’agrément6, parce qu’elles n’ont point de nouveauté, et en ce rencontre7 les auditeurs prendraient les récits pour les écrits de Jean de Serres ou de Nicole Gilles8.

Davantage, la qualité de la fille, qui est comme personne divine, [NP3] sa mort rigoureuse et les intérêts de deux grands États qui semblaient attachés à sa vie demandent que ce poème soit tragique9. Et pour le faire, il faut prendre le jour de sa mort. Or dans ce jour, il n’y a rien de notable que son innocence, et la cruauté de ses juges10. On ne peut y introduire aucun chevalier français, car cela s’étant fait dans la ville de Rouen et durant une grande guerre, ils n’y pourraient entrer que déguisés, peu capables d’agir et avec peu de vraisemblance. Et de les y mettre comme ambassadeurs ou députés, on ferait une violence publique à l’Histoire, outre que ce sont d’ordinaire de très mauvais personnages sur le théâtre.

Encore est-il vrai que cette histoire oblige à faire des conseils sur le théâtre, qui jusqu’ici n’ont [NP4] guère bien réussi, les juges étant tous mauvais acteurs, mal vêtus, portant d’ordinaire une image ridicule de juges de village et ne paraissant que pour mal dire deux mauvais vers11.

Ajoutez que la Pucelle fut jugée par les évêques de Beauvais, Bayeux, et autres ecclésiastiques et docteurs, ce que le théâtre ne peut souffrir, et qu’elle est seule parmi ses ennemis, sans que l’on y puisse introduire ni parents ni amis pour la plaindre ou pour la secourir12.

Joint que sa mort, ne pouvant être représentée, doit être récitée, et il y a grand peine à choisir qui doit faire ce récit, à qui on le doit faire et quelle en peut être la suite pour donner quelque fin pathétique à la tragédie13.

Voici néanmoins comme j’ai pensé que l’on pouvait éviter tou[NP5]tes ces difficultés.

J’ai choisi le jour de sa mort comme le plus important événement de son histoire, et au lieu de faire de simples narrations de tout le passé, je l’ai fait entrer en raisons et en passions en divers endroits, selon qu’ils en pouvaient recevoir quelque beauté : tantôt en la bouche de ses ennemis, pour l’accuser ou pour donner quelque prétexte à leur jugement ; tantôt en sa bouche, ou pour reprocher leurs crimes, ou pour se justifier, ou autrement selon que je l’ai pensé nécessaire14.

Pour y mettre une intrigue qui donnât le moyen de faire jouer le théâtre, j’ai supposé que le comte de Warvick en était amoureux, et sa femme jalouse15, car bien que l’Histoire n’en parle point, elle ne dit rien au contraire16, de sorte que cela vraisemblablement [NP6] a pu être, les historiens français l’ayant ignoré et les anglais ne l’ayant pas voulu dire17 ; outre qu’en la personne du Comte peut bien être représentée l’affection que quelques Anglais plus raisonnables pouvaient avoir pour elle, mais comme c’était une affection d’ennemis, elle n’était pas toute pure et désintéressée, non plus que la passion de ce comte. Et la jalousie de sa femme peut bien être la figure de l’envie des Anglais contre la Pucelle, jaloux de sa gloire et de sa bonne fortune.

Quant aux conseils qui sont nécessaires pour faire paraître la calomnie de ses ennemis et son innocence, j’ai changé les assemblées du clergé en conseils de guerre, dont j’ai fait chef le duc de Sommerset en la présence duquel elle fut interrogée publiquement par deux fois ; et pour rendre ces deux [NP7] conseils divers18 et extraordinaires, dans le premier, au lieu de répondre comme accusée, elle accuse les Anglais et ses juges, et leur prédit les malheurs qui leur doivent arriver, dont ils sont effrayés de telle sorte qu’ils abandonnent le conseil, sans savoir ce qu’ils ont fait ni ce qu’ils doivent faire, ce qui donne sujet à la comtesse de Warvick de s’aigrir contre son mari et de renouveler ses intrigues. Et dans le second, elle est justifiée pleinement et néanmoins condamnée, dont19 la comtesse devient folle. Or dans l’un et l’autre de [c]es conseils, toute l’histoire est déduite à l’avantage de la Pucelle, à la gloire des Français et à la honte des Anglais ; et les juges étant tous agissants dans la pièce et parlant tous diversement dans les con[NP8]seils pour donner adroitement à la Pucelle l’occasion de dire des choses agréables, cela ressemble plutôt un complot de persécuteurs qu’un jugement.

Pour donner de la grâce et de la force au cinquième acte, je fais que le baron de Talbot, qui n’avait point été d’avis de sa mort, en vient faire le récit au comte de Warvick, extrêmement affligé20, et à la comtesse, que le remords de la conscience rend insensée. Puis, pour jeter sur le théâtre la terreur qui doit clore cette pièce, j’ai avancé le châtiment de trois de ses juges, dont l’un est chassé, l’autre meurt subitement et le troisième frappé de lèpre, comme elle leur avait prédit21. De sorte que la Pucelle paraît innocente en sa vie et généreuse en sa mort, ses ennemis coupables et [NP9] châtiés, et le théâtre soutenu de diverses passions et violentes, comme sont l’amour et le désespoir du comte, la jalousie et la fureur de sa femme, la rage et la terreur des Anglais, et la constance de la Pucelle.