IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Le Théâtre de Jacques Grévin, de Clermont en Beauvaisis

Grévin, Jacques

Éditeur scientifique : Lamy-Houdry, Mathilde

Description

Auteur du paratexteGrévin, Jacques

Auteur de la pièceGrévin, Jacques

Titre de la pièceLe Théâtre de Jacques Grévin, de Clermont en Beauvaisis

Titre du paratexteBref discours pour l’intelligence de ce théâtre

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1561

LangueFrançais

ÉditionParis, Vincent Sertenas et Guillaume Barbé, 1562, in-8°

Éditeur scientifiqueLamy-Houdry, Mathilde

Nombre de pages11

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71938t/f7

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Grevin-Theatre-Preface1.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Grevin-Theatre-Preface1.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Grevin-Theatre-Preface1.odt

Mise à jour2015-01-27

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragédie ; comédie

SourcesModèles (« fontaine ») pour tous les auteurs : Eschyle, Sophocle, Euripide, Sénèque ; Aristophane, Plaute, Térence ; Marc-Antoine de Muret (accusation de lui avoir « emprunté » son Jules César)

SujetPour la tragédie : imitation d’un fait illustre ; représentation de la vérité ou de ce qui en a l’apparence. Pour la comédie : discours fabuleux approchant de la vérité ; miroir

DramaturgieDivision en actes

FinalitéApprendre ce qui est utile pour la vie, et au contraire connaître ce que l’on doit fuir ; enseigner par le bonheur ou par le malheur d’autrui ; éviter les mauvaises aventures ; connaître les manières de vivre des grands comme du peuple

ExpressionGrave et sévère pour la tragédie ; joyeuse et gaillarde pour la comédie

Mots-clés italiens

GenereTragedia : commedia

FontiModelli (« fonte ») per tutti gli autori : Eschilo, Sofocle, Euripide, Seneca ; Aristofane, Plauto, Terenzio ; Marc-Antoine de Muret (accusa di avergli « preso in prestito » il suo Jules César)

ArgomentoPer la tragedia : imitazione di un fatto illustre ; rappresentazione della verità o di ciò che ne ha l’apparenza. Per la commedia : discorso favoloso che si avvicina alla verità ; specchio

DrammaturgiaDivisione in atti

FinalitàImparare ciò che è utile per la vita ; e al contrario conoscere ciò che si deve fuggire ; insegnare tramite la felicità o l’infelicità altrui ; evitare le cattive avventure ; conoscere i modi di vivere dei grandi come del popolo

EspressioneGrave e severa per la tragedia ; allegra e vivace per la commedia

Mots-clés espagnols

GéneroTragedia ; comedia

FuentesModelos (« Fuente ») para todos los autores ; Esquilo, Sófocles, Eurípides, Séneca ; Aristófanes, Plauto, Terencio ; Marc-Antoine de Muret (acusación de haberle « robado » su Julio César)

TemaPara la tragedia : imitación de un hecho ilustre ; representación de la verdad o de lo que tiene su apariencia. Para la comedia : discurso fabuloso próximo de la verdad ; espejo

DramaturgiaDivisión en actos

FinalidadAprender lo que es útil para la vida, y al contrario conocer lo que hay que huir ; enseñar mediante la felicidad o la desgracia ajena ; evitar las malas aventuras ; conocer las maneras de vivir de los grandes como del pueblo

ExpresiónGrave y severa para la tragedia ; alegre y airosa para la comedia

Présentation

Présentation en français

C’est un véritable manifeste dramatique que propose Jacques Grévin dans ce discours théorique, présenté en marge de son recueil de pièces qui rassemble une tragédie, César, et deux comédies, La Trésorière et les Ébahis. L’auteur rappelle les origines des genres tragique et comique, en s’attardant davantage d’ailleurs sur la comédie, qu’il distingue du théâtre médiéval. Le dramaturge discourt sur la vérité et la vraisemblance, ainsi que sur la moralité du genre, avant de rappeler l’histoire de la comédie, qu’il définit comme le reflet de la vie quotidienne. Grévin en appelle au renouvellement savant du théâtre et se défend, au sujet de sa tragédie César, d’avoir repris le texte de Marc Antoine de Muret.

Texte

Bref Discours pour l’intelligence de ce théâtre

[NP1] Ami lecteur, j’ai bien voulu discourir sur quelques points, lesquels par aventure pourraient être causes de soupçon, si librement je ne déclarais mon intention par ce discours, pour autant que premier de notre temps1 je me suis hasardé de mettre la tragédie et comédie française entre tes mains2, vu que comme dit Martial,

- nimium Martia turba sapit.
Maiores nusquam ronchi, iuuenesque senesque :
Et pueri nasum Rhinocerotis habent.3

Non que je me veuille dire premier qui en a composé en notre langue, car je sais bien qu’Étienne Jodelle4 (homme qui mérite beaucoup pour la promptitude5 et gentillesse6 de son esprit) a été celui qui les a tirées des Grecs et Latins pour les replanter7 en France. Mais aussi je dirai ceci sans arrogance, que je suis encore à voir tragédies et comédies françaises, excepté celles de Médée et d’Hécuba, lesquelles [NP2] ont été faites vulgaires8, et prises du Grec d’Euripide.

Or pourtant que je sais bien que plusieurs pourront choir sur ces compositions non accoutumées en notre langue, il me semble être bon de déclarer mon opinion touchant l’origine des tragédies et comédies, et de l’heureux ou malheureux succès d’icelles, et du profit que l’on en peut retirer. La tragédie donc (comme dit Aristote en son art poétique9) est une imitation ou représentation de quelque fait illustre et grand de soi-même, comme est celui touchant la mort de Jules César. Et pour savoir d’où vient ce mot de tragédie, il faut entendre qu’anciennement on donnait aux poètes tragiques, pour récompense de leur labeur, un bouc, ou bien la corne d’un bouc pleine de vin : non que le présent fût de grande valeur, mais plus pour l’honneur d’avoir été agréable et d’avoir bien fait entre tous. De cette opinion est Horace, quand il dit

Carmine qui tragico vilem certauit ob hircum.10

Et pourtant11 que les Grecs appellent un bouc τράγος, de là est venu τραγῳδία, que nous appelons tragédie. Je pense bien que ceux [NP3] qui ont fait les premières tragédies n’observaient pas si étroitement ce qu’aujourd’hui on y requiert : mais avec le temps (ainsi qu’il est facile d’ajouter aux choses inventées) on les a si bien polies12 que maintenant on n’y saurait que désirer, je dis en celles qui sont faites selon les préceptes qu’en ont donnés Aristote et Horace.

Quant est du bon accueil qu’a eu la tragédie, je dirai seulement que les écrits des poètes grecs nous en peuvent faire foi, entre lesquels est Eschyle, Sophocle et Euripide, que nous osons à bon droit nommer la fontaine de laquelle tous les bons poètes tragiques ont bu, et le trésor auquel ils ont pris les richesses pour embellir leurs poèmes : ainsi qu’entre les Latins nous avons Sénèque13.

Mais14 revenons à notre tragédie de Jules César, laquelle nous avons mise en avant en notre langue : non que je l’aie empruntée, comme quelques-uns se sont fait accroire, estimant que je l’eusse prise du latin de Marc Antoine de Muret : car là où elles seront confrontées, on trouvera la vérité15. Je ne veux pourtant nier que s’il se trouve quelque trait digne d’être [NP4]loué, qu’il ne soit de Muret, lequel a été mon précepteur quelque temps ès lettres humaines, et auquel je donne le meilleur, comme l’ayant appris de lui.

En cette tragédie on trouvera par aventure étrange, que sans être avoué d’aucun auteur ancien, j’ai fait la troupe interlocutoire16 de gendarmes17 des vieilles bandes de César, et non de quelques chantres18, ou autres, ainsi qu’on a accoutumé : mais où l’on aura entendu ma raison, possible ne leur sera-t-il de si difficile digestion, comme il a été à quelques-uns. J’ai eu en ceci égard que je ne parlais pas aux Grecs, ni aux Romains, mais aux Français, lesquels ne se plaisent pas beaucoup en ces chantres mal exercités19, ainsi que j’ai souventefois observé aux autres endroits où l’on en a mis en jeu. Davantage, puisqu’il est ainsi que la tragédie n’est autre chose qu’une représentation de vérité, ou de ce qui en a apparence20, il me semble que cependant que là où les troubles (tels que l’on les décrit) sont advenus ès Républiques, le simple peuple n’avait pas grande occasion de chanter, et que par conséquent, que l’on ne doit faire chanter non [NP5] plus en les représentant qu’en la vérité même : autrement à bon droit nous serions repris, ainsi qu’un mauvais peintre auquel on aurait donné charge de faire un portrait et qui aurait ajouté quelques traits qui ne se reconnaîtraient au visage qui lui aurait été présenté. Que si l’on m’allègue ceci avoir été observé de toute antiquité par les Grecs et Latins, je réponds qu’il est permis d’oser quelque chose, principalement où il n’y a occasion, et où la grâce du poème n’est offensée. Je sais bien qu’on me répliquera que les anciens l’ont fait pour réjouir le peuple fâché, possible des cruautés représentées : à quoi je répondrai que diverses nations requièrent diverses manières de faire, et qu’entre les Français il y a d’autres moyens de ce faire sans interrompre le discours d’une histoire. De ceci je te laisserai le jugement, t’avertissant que je n’ai voulu (à la manière de ceux lesquels prenant peine de s’enfler, crèvent tout en coup) rechercher un tas de gros mots propres pour épouvanter les petits enfants : ains21 plutôt je me suis contenté, en suivant les tragiques grecs, de ma langue, sans en emprunter une é[NP6]trangère pour exprimer ma conception.

Or je reviens22 à la comédie, qui est un discours fabuleux23, mais approchant de vérité, contenant en soi diverses manières de vivre entre les citadins de moyen état24, et par lequel on peut apprendre ce qui est utile pour la vie, et au contraire connaître ce que l’on doit fuir, enseignés par le bonheur ou malheur d’autrui25. C’est pourquoi Cicéron26 l’appelle imitation de vie, miroir des coutumes, et image de vérité. Il y a eu anciennement deux sortes de comédies, l’une est appelée la vieille27, laquelle comprenait plusieurs choses fabuleuses, injustes et moqueries, jusques à taxer28 les hommes par leurs noms : ainsi que nous pouvons voir en Aristophane29, en la Comédie des Nuées30, là où il se moque apertement31 de Socrate. L’autre comédie est appelée la nouvelle, laquelle est faite à l’imitation des mœurs et commune manière de vivre des hommes, dont Ménandre a été l’auteur, et à l’imitation de laquelle nous avons fait les nôtres32. Les anciens avaient encore une autre sorte de comédie qu’ils appelaient Mimus33 ou Batelerie, pour autant qu’elle était faite de paroles ordes34 et vilaines, et de matière [NP7] assez déshonnête, laquelle aussi était représentée par des bateleurs, voire le plus près du naturel qu’il était possible, comme témoigne Cicéron en son 2. de l’Orateur35 et Quintilien en son 2. livre36. De là sont venues les farces des Français37, comme nous pouvons facilement voir38. Or pour autant qu’en la comédie nouvelle (comme aussi en toutes tragédies) l’on propose les hommes démenant quelques affaires, on a divisé le tout par actes39, que les Grecs ont appelé δράματα, ἀπὸ τοῡ δρᾷμ, qui est autant à dire que faire ou négocier. L’origine de la comédie selon l’opinion de plusieurs, se donne aux Athéniens, lesquels voulant noter d’infamie les mal vivants, venaient d’une gaieté de cœur, de rue en rue, et montés sur quelques chariots, les nommaient par noms et par surnoms. Et quant à moi, je suis de cette opinion que la comédie a pris son nom ἀπὸ τῶν ϰωμῶν, c’est-à-dire des rues par lesquelles de ce premier temps elles étaient jouées, et semble qu’encore cette coutume soit demeurée en Flandres, et Pays-Bas, où les joueurs de comédies se font traîner par les carrefours sur des chariots et là jouent leurs histoires, comédies, [NP8] et farces. De40 ces premiers a écrit Horace en son Art poétique :

Ignotum Tragicæ genus invenisse Camœnæ
Dicitur, et plaustris vexisse poemata Thespis.41

Et de là est venu le proverbe entre les Grecs ἐζ ἁμάζης λοιδορεῒν, c’est-à-dire, injurier en chariot, ou bien se moquer, comme le prend aussi Démosthène en son oraison42 Pour la couronne43. Entre les premiers poètes Comiques on met Susarion44, Rulle et Magnes45, lesquels plutôt par moquerie qu’autrement taxaient apertement un chacun. Depuis vinrent Aristophane, Eupolis46 et Cratine47, lesquels poursuivant et détestant les vices de leurs princes, composèrent des comédies assez fortes, tant que Ménandre et Philémon48 commencèrent à les adoucir, ainsi que les voyons en Térence, lequel a pris ses comédies de Ménandre et Apollodore49. Après Ménandre et Philémon, auteurs grecs, vint le premier à Rome Andronique50, puis Plaute51 et Térence52, lesquels nous ont laissé leurs comédies parfaites de tous points, et comme dit Cicéron53, pleines de choses ingénieuses, civiles, élégantes et facétieuses, comme les livres des philosophes socratiques. Voilà [NP9] l’origine et succès de la comédie, que j’estime avec Aristote avoir été inventée du même temps que la tragédie. Car comme ainsi soit que des hommes, les uns soient graves et sévères, les autres gaillards et joyeux, il est advenu que les premiers se sont mis à écrire des tragédies graves et sévères, les seconds se sont exercés en comédies gaillardes et joyeuses54. Le profit que tu en peux recevoir est de te garder de pareilles aventures qui sont advenues en icelles par la mégarde d’aucuns, par la simplicité des autres, par l’astuce des plus rusés, et connaître aussi la diverse manière de vivre des divers états. Car comme disait Andronique, la comédie est le miroir de la vie journalière55. Cette seule cause m’a ému davantage à mettre celles-ci56 en avant, en la composition desquelles j’ai plutôt ensuivi la naïveté de notre vulgaire, et les communes manières de parler57, que pris peine d’ensuivre les Anciens, encore que je ne m’en sois du tout retiré, comme pourront apercevoir ceux qui seront un peu versés en l’Aristophane, Plaute et Térence. L’autre cause qui me l’a fait faire a été, voyant les lourdes fautes, {NP10 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71938t/f16} lesquelles se commettent journellement ès jeux de l’Université de Paris, qui doit être comme un parangon de toute perfection de sciences, où nous voyons toutefois mille fautes commises en cet endroit, lequel a été tant recommandé des anciens Romains que plus souvent les empereurs et grands seigneurs, outre la dépense, en telles affaires, s’employaient à l’exécution de leurs tragédies et comédies. Nous en avons encore pour témoignage aujourd’hui les ruines des amphithéâtres somptueux et les livres des poètes et historiographes. La faute que j’y vois c’est que, contre le commandement du bon précepteur Horace, ils font à la manière des bateleurs un massacre sur un échafaud58 ou un discours de deux ou trois mois59 (et semble qu’en cet endroit ils aient conjuré60 pour mal faire), et autres telles badineries, que je laisse pour être plus bref. Je ne mets pourtant en ce nombre quelques-uns qui en ont fait leur devoir, mais plutôt je les prie, au nom de tous amateurs de bonnes lettres, de poursuivre et aider à chasser ce monstre d’entre une tant docte compagnie, par devers laquelle accourent non seulement les Fran{NP11 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71938t/f17}çais, mais aussi les étrangers des plus lointaines provinces. Et quant est de ma part, pour autant que plus grande étude m’a retiré par devers soi, j’en laisse la charge aux amateurs de l’antiquité, et te prierai, lecteur, de prendre le tout plutôt en bonne part, que opiniâtrement te bander contre la vérité. A Dieu.