IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Crispin musicien

Noël Lebreton, dit Hauteroche

Éditeur scientifique : Piot, Coline

Description

Auteur du paratexteNoël Lebreton, dit Hauteroche

Auteur de la pièceNoël Lebreton, dit Hauteroche

Titre de la pièceCrispin musicien

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceComédie

Date1674

LangueFrançais

ÉditionParis, Pierre Promé, sur le quai des Grands Augustins, à la Charité, 1674, in 8°. (Numérisation en cours)

Éditeur scientifiquePiot, Coline

Nombre de pages3

Adresse source

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Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Hauteroche-Crispinmusien-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Hauteroche-Crispinmusien-Preface.odt

Mise à jour2015-07-27

Mots-clés

Mots-clés français

SujetSujet mince

DramaturgieAction secondaire ; personnages secondaires

RéceptionSuccès ; public comme juge ; public composé de tout Paris, beau monde ; critiques ; effets comiques de la représentation

FinalitéPlaisir

AutreHéritage spirituel : Plaute, Térence, Molière

Mots-clés italiens

ArgomentoArgomento futile

DrammaturgiaAzione secondaria / personaggi secondari

RicezioneSuccesso : pubblico come giudice ; pubblico composto di tutta Parigi, pubblico scelto ; critiche ; effetti comici della rappresentazione

FinalitàDiletto

AltriEredità spirituale : Plauto, Terenzio, Molière

Mots-clés espagnols

TemaTema escueto

DramaturgiaAcción secundaria ; personaje secundarios

RecepciónÉxito ; público como juez ; público compuesto por todo París, público selecto ; críticos ; efectos cómicos de la representación

FinalidadPlacer

OtrasHerencia espiritual : Plauto, Terencio, Molière

Présentation

Présentation en français

Si l’on en croit Lancaster, le succès de cette comédie, que l’auteur de la préface rappelle avec insistance, fut immense : Crispin musicien, joué pour la première fois le 5 juillet 1674 à l’Hôtel de Bourgogne, a remporté l’adhésion du public et fait partie du patrimoine comique du XVIIe siècle1. Fort de ce succès, Hauteroche développe dans la préface de la pièce, publiée dès septembre, une argumentation de défense structurée et développée contre les « critiques à outrance ». La défense qui s’organise dans ce texte liminaire est de deux ordres. D’abord, Hauteroche se place sur le plan de l’expérience sensible de la représentation théâtrale, arguant qu’une pièce réussie est nécessairement justifiée dans ses principes, et que ce qui, d’un point de vue poétique, pourrait être perçu comme une faiblesse n’en n’est pas une à partir du moment où la représentation en a fait voir les « bons effets ». Le dramaturge aurait pu s’en tenir à ces considérations empiriques, mais il choisit également de répondre aux censeurs sur le plan poétique comme pour combattre à armes égales. Il reprend méthodiquement les défauts pointés par les détracteurs de la pièce, les réfute adroitement en justifiant ses choix, dans une posture toute cornélienne. La notion-clé qui sous-tend toute la démonstration est celle de vraisemblance : même si le terme n’apparaît pas, c’est bien la raison qui justifie en fin de compte les choix du dramaturge et qui doit l’emporter sur les accusations.

À cette argumentation bien menée s’ajoute un positionnement stratégique topique des préfaces : le dénigrement systématique des critiques. En effet, après avoir rappelé le poncif du public promu seul juge légitime de la qualité d’un ouvrage, Hauteroche peint un tableau très manichéen du public avec d’un côté le « beau monde » et le « tout Paris », de l’autre « ces messieurs les critiques » caractérisés par « la malignité de leur humeur critiquante ». C’est là sans doute une façon habile de rappeler à son futur lectorat que le plus grand nombre a reçu favorablement la comédie et que la désapprouver serait d’une certaine manière porter le masque peu flatteur du critique professionnel.

La préface s’achève par une sorte d’éloge paradoxal de la licence poétique. Tout en rappelant que les règles sont nécessaires pour réussir une comédie, Hauteroche évoque les écarts heureux des plus grands dramaturges. C’est pour lui l’occasion de se placer dans la lignée de Térence, Plaute et Molière, et de bénéficier du prestige des modèles, suivant à son tour les « traces » de ceux qui incarnent l’excellence comique. L’allusion à une réplique célèbre du Dorante de La Critique de L’École des femmes à la fin du texte achève de donner à cet argumentaire une tonalité moliéresque. Pourtant, si l’on s’en tient à ce que le dramaturge formule de manière explicite, et sur le ton de la démonstration théorique, Hauteroche affirme sa fidélité à la doxa poétique des théoriciens. Avec subtilité, il suggère son affiliation à Molière sans offenser les théoriciens du théâtre, utilisant de manière originale le genre de la préface pour marquer sa propre place dans le monde du théâtre.

Texte

Préface

{NP1} Si l’on doit juger d’une comédie par sa réussite, j’ai lieu de croire que celle-ci n’est pas des plus méchantes. Quarante représentations de suite dans la plus mauvaise saison de l’année2 me persuadent aisément qu’elle n’est pas sans mérite ; et à parler de bonne foi, je pense qu’un autre en ma place aurait peine à ne pas se laisser aller à cette persuasion. Le public, qui décide ordinairement de ces sortes d’ouvrages, a paru fort content de celui-ci : mais parmi tant de beau monde qui l’est venu voir en foule, il s’est rencontré de ces critiques à outrance, qui ne lui ont pas été si favorables. Ils ont, suivant leur chagrin3 naturel, condamné plusieurs endroits de cette comédie ; mais le succès qu’elle a eu m’a vengé pleinement de la malignité de leur humeur critiquante. J’ai le plaisir de voir malgré eux que, sans cabale et sans aucune brigue4, cette pièce s’est d’elle-même attiré l’estime de tout Paris, et que je n’en suis obligé qu’à l’équité du public, et au soin de mes camarades. Ces Messieurs les critiques5 ont cru donner une grande atteinte à cette comédie en faisant remarquer qu’il y a peu de sujet ; mais je ne vois pas que ce soit un grand défaut, ni que cette remarque me soit désavantageuse. Je sais comme eux qu’on y trouvera une duplicité d’action ; mais je sais bien aussi que l’action {NP2} épisodique6 est moindre que la principale, que cette duplicité n’est pas sans liaison, et qu’il est aisé de connaître que c’est par les personnages épisodiques que le dénouement s’en fait7. On dit qu’ils m’ont fait la grâce de passer légèrement sur la conduite8 ; mais qu’ils ont blâmé fortement quelques personnages, qui selon leur censure pouvaient être retranchés sans rien altérer au sujet. J’avoue qu’il y en a quelques-uns que possible9 j’aurais pu retrancher ; mais j’ose dire qu’ils ont produit un trop bon effet dans la pièce pour croire que je me repente jamais de les y avoir laissés : outre qu’à considérer la chose avec un peu de réflexion, on verra que ces personnages ne sont pas si détachés que ces Messieurs ont voulu se l’imaginer. Le musicien attendu par les filles de Dorame inspire la pensée à Toinon de faire Crispin maître de musique pour se tirer de l’embarras où ils sont ; et cette adresse dont elle se sert en cette rencontre donne lieu à des incidents fort agréables, qui aident beaucoup au dénouement. Le Breton qui vient au quatrième acte pour faire un message à Phélonte de la part de Mélante son maître ne rompt point le fil de l’action : il était de la prudence de Mélante, en cette occasion, d’envoyer avertir Phélonte de sa venue, afin de ne pas exposer la personne qu’il aime à la vue des gens que le hasard pouvait faire rencontrer au logis de Phélonte. Pour prévenir cet inconvénient, {NP3} Mélante y envoie son valet, et n’en n’ayant point de réponse, il y vient lui-même : ainsi on peut conclure que la scène du Breton n’est pas tout à fait inutile10, et que son personnage est en quelque façon attaché à la pièce11. À la vérité, Mélante y pouvait venir d’abord12 ; mais en de pareilles occurrences un amant n’abandonne guère sa maîtresse, particulièrement lorsqu’il a un valet sur lequel il peut se reposer. Sans m’arrêter à répondre à toutes les chicanes des critiques, je dirai en passant que nous avons quantité d’exemples de ces personnages, que ces Messieurs trouvent étrangers au sujet, qui souvent ont fait naître au théâtre des plaisanteries fort spirituelles. Plaute et Térence n’ont point fait de difficulté de s’en servir ; et l’illustre Molière, ayant suivi leurs traces, ne s’en est pas mal trouvé. Ce n’est pas que je veuille dire par là que ces exemples soient toujours bons à suivre ; au contraire je tiens que l’Art13 est un chemin bien plus certain, et que ses préceptes conduisent plus sûrement à la perfection, que ne font ces sortes de libertés, quoiqu’elles aient été fort heureuses. Il est constant qu’on ne peut jamais déplaire avec l’Art, et qu’il est dangereux de s’écarter de ses règles ; mais je crois qu’on n’est pas tout à fait condamnable quand, en le faisant, on réussit et qu’on trouve le moyen de plaire, qui est le but de ce grand Art14.