IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

La Filis de Scire, comédie pastorale tirée de l’Italien

Isnard

Éditeur scientifique : Baby, Hélène

Description

Auteur du paratexteIsnard

Auteur de la piècePichou

Titre de la pièceLa Filis de Scire, comédie pastorale tirée de l’Italien

Titre du paratextePréface, par le Sr Isnard

Genre du textePréface

Genre de la pièceComédie-pastorale

Date1631

LangueFrançais

ÉditionParis, François Targa, 1631, in-8°

Éditeur scientifiqueBaby, Hélène

Nombre de pages23

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d.

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Isnard-Filis-Preface.xml

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Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Isnard-Filis-Preface.odt

Mise à jour2015-09-18

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragi-comédie ; tragédie ; comédie

DramaturgieTrois unités ; régularité et raison

TempsRègle des vingt-quatre heures ; fonction des entractes

ActionUnité d’action et subordination des épisodes

ExpressionPompe et magnificence

AutreThéâtre et peinture ; Aristote ; Bonarelli della Rovere ; Le Tasse ; d’Urfé ; Sophocle ; Térence ; Antigone ; Héautontimorouménos

Mots-clés italiens

GenereTragicommedia ; tragedia ; commedia

DrammaturgiaTre unità ; regolarità e ragione

TempoRegola delle ventiquattro ore ; funzione degli intervalli

AzioneUnità d’azione e subordinazione degli episodi

EspressionePompa e magnificienza

AltriTeatro e pittura ; Aristotele ; Bonarelli della Rovere ; Tasso ; d’Urfé ; Sofocle ; Terenzio ; Antigone ; Héautontimorouménos

Mots-clés espagnols

GéneroTragicomedia ; tragedia ; comedia

DramaturgiaTres unidades ; regularidad y razón

TiempoRegla de las veinticuatro horas ; función de los entreactos

AcciónUnidad de acción y supeditación de los episodios

ExpresiónPompa y magnificencia

OtrasTeatro y pintura ; Aristóteles ; Bonarelli della Rovere ; Tasso ; d’Urfé ; Sófocles ; Terencio ; Antigone ; Héautontimoroumenos

Présentation

Présentation en français

On ne sait presque rien de Pichou : on ne connaît pas même son prénom ni les dates exactes de sa naissance et de son décès, et l’essentiel de sa biographie se trouve contenu dans cette préface d’Isnard (dont Jean-Pierre Leroy, éditeur de deux tragi-comédies de Pichou au XXe siècle, dit qu’il s’agit peut-être du docteur Abel Isnard). La publication posthume de sa dernière pièce est l’occasion pour Isnard tout à la fois de rendre hommage à l’ami trop tôt disparu et de rappeler les principes auxquels obéit son écriture dramatique. Le préfacier dessine ainsi les linéaments d’une poétique française de l’adaptation, en décrivant le rôle innovant de Pichou, imitateur du roman espagnol et de la pastorale italienne. Pour Isnard, c’est essentiellement l’accommodation à la régularité qui fait le mérite de la réécriture française et contribue à la hisser à la hauteur de sa source italienne. Aussi cette préface vaut-elle surtout par ses arguments en faveur d’une dramaturgie régulière, qui en font un texte essentiel dans la polémique sur les trois unités. Justifiant la pratique d’une tragi-comédie régulière, Isnard est en parfait accord avec les expériences les plus récentes de ses contemporains : Mairet vient de créer en 1629-1630 la première pièce française régulière, sa tragi-comédie pastorale La Silvanire, tandis que l’hiver 1630-1631 voit la première tragi-comédie de Corneille Clitandre respecter l’unité de temps. Il s’agit pour les partisans des trois unités de fonder la régularité en raison, et pas seulement sur l’autorité des anciens. Cette raison s’alimente à la vraisemblance, notion centrale qu’Isnard applique à la fois à la logique de la fiction et aux conditions matérielles de la représentation.

Texte

Préface par le Sr Isnard

[NP1] Puisqu’ordinairement les plus grandes passions sont les plus muettes, et que les plus grands fleuves sont ceux qui murmurent le moins, il semble que les douleurs que j’ai ressenties de la mort de Monsieur Pichou et les larmes que je verse encore à la mémoire de sa perte1 devaient me retenir dans le silence, et m’ôter la liberté de me plaindre publiquement. Mais quoique ma tristesse soit extrême et que je sois entièrement comblé2 des afflictions que peut apporter l’éternelle absence du plus ferme et du plus généreux ami du monde, tou[NP2]tefois la passion que j’ai toujours eue pour sa gloire m’a fait rechercher par la plainte le soulagement qui m’était nécessaire pour rencontrer les intervalles propres à la recommandation de ses ouvrages. Je sais bien que cette entreprise demandait un esprit plus tranquille et plus débarrassé3 que le mien, et que pour bien imaginer toutes les parties d’un solide discours il faut être délivré des troubles et des orages dont mon âme est perpétuellement agitée. Et c’est pour cette raison qu’il me semble que les poètes ont logé les Muses sur le sommet d’une haute montagne4, pour être exemptes du bruit et des interruptions de la foule du monde. Mais quoique mon appareil5 soit au-dessous de mon dessein, et que mes forces soient contraintes de céder à la beauté de mon sujet, je ne laisserai pas pourtant de vaincre tous les scrupules qui m’en pourraient détourner, et d’obliger ma raison à faire place à l’exercice de mon amitié, tant pour la satisfaction [NP3] de ceux qui m’en ont donné le courage, que pour celle de moi-même.

Bien que la plupart des grands hommes tâchent d’emprunter leur gloire de l’éclat de leur naissance et qu’ils soient bien aises de devoir une partie de leur nom et de leurs dignités à la vertu de leurs prédécesseurs, si est-ce que mon dessein n’est pas de tirer celle de M. Pichou ni de son extraction ni de la vertu de ses pères ; mais je désire seulement faire voir en passant à l’envie et à la malice6 de ses ennemis, qu’elles ne répugnent point à l’immortalité que ses propres qualités lui ont donnée.

Dijon ville capitale de la province de Bourgogne, et qui depuis longtemps est honorée du siège d’un des plus célèbres parlements de ce royaume, est le lieu de sa naissance, et de la demeure de feu M. Pichou son père, qui durant la profession des armes qu’il faisait pour le service de son prince, avait élevé son fils avec tous [NP4] les soins que son emploi lui pouvait permettre, à dessein de le jeter un jour dans l’exercice de la guerre, à cause des grandes dispositions qu’il lui en avait données, tant par la communication de sa générosité que de son expérience. Mais comme nos propres inclinations surmontent bien souvent celles de nos parents, la sienne qui le portait dès sa naissance dans l’étude des bonnes lettres, emporta le poids de son côté, et fit condescendre son père à le mettre dans le collège des Jésuites de sa ville7, où le bonheur de sa mémoire, la solidité de son jugement, et la chaleur de son esprit firent voir dans leur excellence qu’elles n’étaient point incompatibles en un même sujet. Et pource que le tempérament de la mémoire précède en ordre de temps ceux des autres facultés de notre connaissance, on le vit premièrement exceller aux lettres humaines, et particulièrement à l’étude des poèmes latins, qui par une généreuse émulation le por[NP5]tèrent dans l’essai de les imiter, et finalement d’égaler les plus excellents modèles que l’on en propose d’ordinaire dans les collèges, jusqu’à ce que sa promotion à la philosophie lui f[î]t quitter pour un temps les charmes de ce divin métier, pour s’attacher aux fâcheuses occupations des sciences scolastiques8. Mais soit que la pédanterie de ses maîtres ou la dureté de ses derniers travaux l’eussent entièrement rebuté de sa poursuite, et réveillé l’aversion invincible qu’il avait contre tous les fatras de cette fausse philosophie que l’on souffre9 aujourd’hui dans les écoles, tant y a qu’il en abandonna et les études et les livres, pour suivre les impétuosités de son génie, qui le firent retourner à l’amour des sciences humaines, et principalement à celle10 de l’histoire et de la poésie, qui sont les deux teintures dont son âme était parfaitement imbue11. Et comme ces deux choses étaient les objets continuels de sa mémoire et de son [NP6] imagination, il en avait si bien remarqué toutes les beautés, et si bien retenu tous les traits, que lui-même m’avait autrefois confessé que c’étaient les deux seules maîtresses dont il était passionnément amoureux. Certes j’avoue franchement ici qu’il m’est fort difficile de dire combien ce jeune homme était judicieux12 d’avoir préféré ces deux ornements à cette sagesse imaginaire des pédants, sachant bien que toutes les maximes générales dont les anciens formèrent le corps de la vraie et légitime philosophie n’ont été tirées que de la méditation de ces deux pièces13; et s’il est vrai que les habitudes de notre connaissance et de notre volonté ne soient imprimées dans nos âmes que par la contemplation et par la pratique de plusieurs actions d’une même sorte, il faut nécessairement confesser que toutes les sciences théoriques et pratiques, qui sont du nombre des cinq habitudes de notre entendement14, ne se sont jamais acquises [NP7] que par l’observation et l’exercice de ces belles actions dont l’histoire et la poésie se trouvent toutes composées. C’est pourquoi l’homme dont je parle semble avoir fort utilement employé sa jeunesse, puisqu’il l’avait presque consommée à l’étude de ces deux matières, qui sont les deux principes qui seuls peuvent produire cette souveraine perfection de l’homme, que les philosophes ont appelée sagesse, et à laquelle le grand Cicéron a donné ce glorieux éloge, Numquam satis laudari poterit Philosophia, cui qui pareat, omne tempus aetatis sine molestia degere possit15.

Or d’autant que la matière de cette philosophie, c’est-à-dire toutes les actions de Dieu, de la nature et des hommes contenues dans les histoires sacrées et profanes, peut être connue de qui que ce soit à la faveur de la raison et de la mémoire, qui sont les deux présents dont il a plu à Dieu d’enrichir la nature de tous les hommes, je ne trouve point étrange [NP8] que Monsieur Pichou en eût acquis une parfaite connaissance et qu’il en eût formé les règles de son jugement et de sa conduite. Mais l’industrie16 qu’il avait eue de revêtir cette matière de toutes les formes et de tous les attraits de la poésie m’a toujours fait avouer qu’il avait un talent que le Ciel ne donne qu’à des personnes extraordinaires, et qu’à ceux qui ne viennent au monde que par miracle. Je ne pense pas qu’il ait jamais été connu de personne qui ne confesse cette vérité, et qui ne rende ce témoignage à toute la France. Monsieur le Prince17, à qui le pauvre défunt avait consacré les premiers de ses travaux18, lui fit l’honneur d’employer sa veine sur des divers sujets, et de la récompenser d’une fort glorieuse approbation. Et quoiqu’elle eût encore l’air et les rudesses de sa naissance, et qu’elle ne fût point entièrement dégagée de la barbarie de sa province, néanmoins ce grand prince ne laissait pas d’en admirer et le [NP9] génie et les impétuosités. Ceux qui connaissent le poids des jugements que ce grand esprit sait faire de toutes choses ne feront point difficulté de prendre ceux qu’il a faits à l’avantage de Monsieur Pichou pour des préjugés19 et pour des conclusions infaillibles de son mérite. À quoi l’on doit ajouter la voix que toute la cour lui a donnée en faveur de quatre ouvrages immortels, à qui notre théâtre doit la plus belle partie de ses ornements : ce sont quatre poèmes tragi-comiques, dont le premier, qui porte le titre Les Folies de Cardenio20, fit voir en la première représentation celle de l’esprit de son auteur, où comme dans un tableau21 toutes les qualités requises à la naissance d’un grand poète furent remarquées de tout le monde, et firent espérer à tous les beaux esprits de voir un jour naître de la continuation de ses travaux les dernières perfections de notre scène. Il est vrai que l’inclination perverse, qui porte quelques malins22 esprits {NP10 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f19.image} à la ruine de l’art et de la nature de tous ceux qui les surmontent23, les a souvent portés à souffler leur venin contre ce premier essai dont je parle, pour en obscurcir l’éclat, en vengeance de ce qu’il les avait éblouis ; et parce que cette pièce a été mise sous la presse avec un peu trop de précipitation, elle leur a donné plus de facilité à choisir leurs mesures contre elle, et à tourner tous ses vers au sens que leur malice24 a voulu prendre. Mais l’endroit où s’est épanchée toute leur animosité est la locution25 de ses vers qu’ils ont accusée de barbarie et d’une hardiesse trop excessive, sans se servir aucunement de la discrétion qu’il faut apporter au jugement de l’éloquence, laquelle ne reçoit pas moins de tempéraments divers que les matières auxquelles elle est appliquée sont différentes. Je sais bien que notre auteur en lisant les bons livres des anciens s’était essayé de former son jugement et d’accommoder son style à leurs règles ; que si {NP11 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f20.image} cette servitude a fait que sa première façon d’écrire n’a pas été reçue de tout le monde, c’est sans doute parce qu’elle n’est point fardée, et qu’elle n’a pas ces justes conjonctures que quelques écrivains du temps observent jusques à la superstition. Mais tant s’en faut que ces imaginaires défectuosités diminuent la beauté de ses ouvrages, qu’au contraire il semble qu’ils en doivent être plus charmants, d’autant que la simplicité de la nature a toujours de plus violents appas26 que tous les déguisements de l’art. Ce n’est pas que je veuille désapprouver cette manière de parler subtile, nette, remplie et copieuse, dont tous les écrits de notre auteur se trouvent pleins : ce serait choquer son honneur, et d’un dégoût déraisonnable rejeter l’artifice de son discours, dont la diction est à mon avis la beauté la plus générale de sa pièce, sous laquelle les autres perfections ont été suivies de l’approbation universelle. Qui plus est l’on ne saurait éviter les {NP12 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f21.image} respects que l’on doit aux ornements du langage sans ignorer le pouvoir de l’éloquence, qui nous remplit de toutes les passions qu’il plaît à celui qui la manie. Serait-ce pas une preuve d’un grand aveuglement de n’admirer pas la pompe de l’élocution, la magnificence des vers, et l’esprit qui donne la forme à toutes les pensées de ce rare poème ? Certes j’avoue franchement d’avoir été ravi27 plusieurs fois de ces admirables façons de parler, qu’on y rencontre presque partout, et de m’être laissé tout à fait transporter à ces divines conceptions qu’il fait naître par l’esprit d’un insensé, et qui font paraître ses folies mille fois plus belles que toutes les modérations de la sagesse. Je ne parle point ici de cette économie judicieuse qui dispose de l’élocution, de la pensée, et de la distribution des parties, pour les faire toutes aspirer à l’accomplissement du tout. Je ne dis rien non plus de cette dextérité qu’il a eue d’accommoder agréablement à notre {NP13 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f22.image} théâtre un sujet si farouche et si confus que celui qui lui sert de catastrophe28, et d’habiller à notre mode le fantôme d’un Espagnol29. Je laisse encore à part quantité d’autres observations de peur d’ennuyer le lecteur, pour passer aux autres poèmes dramatiques que notre auteur a composés en suite de Cardenio : l’un a pour son sujet les aventures de Rosiléon contenues dans le roman de M. le Marquis d’Urfé30, l’autre est cette belle tragi-comédie de L’Infidèle Confidente, que l’on a vue si souvent représentée publiquement par les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, dans laquelle je pense sans mentir que la force du jugement, la vivacité de l’esprit, et la majesté du langage de l’auteur semblent avoir effacé toute la gloire des autres pièces que l’on avait auparavant admirées31. Mais la quatrième et la dernière de ses œuvres, c’est cette incomparable pastorale de La Filis de Scire, au-devant de laquelle j’ai mis cette préface à {NP14 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f23.image} la sollicitation de quelques personnes qui règnent souverainement sur mon esprit, et auxquelles j’ai de très grandes obligations. C’est un ouvrage, ou plutôt un double chef-d’œuvre composé d’un Italien et d’un Français32 : son sujet, le plus divers et le mieux imaginé qu’on ait encore vu paraître, a reçu sa forme de ce grand Guidobalde, qui pour ce genre de poésie a mérité la préférence entre tous les poètes italiens, bien que peut-être ceux qui font les passionnés pour la gloire du Tasse33 ne soient pas de notre parti. Mais quoi qu’il en soit, la résolution de ce différend n’étant ni de mon dessein ni de mon intérêt, je passe outre pour avertir le lecteur, qu’étant il y a plus de quatre ans dans la ville de Grenoble, lieu de ma naissance et de mon éducation, Monsieur Lagneau34, dont l’esprit est sans mentir l’un des plus polis et des plus universels de ce royaume, me fit la faveur de m’apprendre ce que valait cette excellente pièce, et {NP15 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f24.image} après me l’avoir fait connaître dans l’éclat de ses ornements naturels, il me la fit voir en notre langue dans une version de prose35, où les beautés du langage et des pensées de l’original étant heureusement conservées, me donnèrent le désir de la communiquer à mes amis, et particulièrement à M. Pichou, à qui je la proposai comme un des excellents modèles qu’il devait regarder au métier qu’il avait entrepris ; et pour lui en faire concevoir une plus parfaite idée, je lui conseillai de l’accommoder à notre mode pour convaincre d’erreur ceux qui réprouvent les règles qui s’y trouvent justement observées, et qui les prennent pour des péchés contre la bienséance de notre théâtre. Ce qui lui a succédé36 depuis si favorablement, que les meilleurs esprits de la cour en ont été ravis. Ce grand Cardinal37, au sentiment duquel tous les nôtres se doivent assujettir, ne l’a-t-il pas honorée de son assistance, et de son approbation ? et ne lui {NP16 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f25.image} a-t-il pas de sa propre bouche donné ce glorieux éloge, que c’était la pastorale la plus juste et la mieux travaillée qu’on eût encore vue ? Après un si raisonnable jugement, en peut-on faire des contraires sans violer le sens commun, ou sans se préparer à une honteuse palinodie ?

Ce n’est pas que je ne sache bien qu’il y a des esprits délicats qui feront difficulté de recevoir cette rare pièce pour un exemplaire tragi-comique, à cause de l’austérité des règles auxquelles elle se trouve assujettie, et principalement de celle de vingt-quatre heures, durant le cours desquelles il faut que toutes les actions du théâtre puissent être exécutées. La peine qu’il y a de joindre en si peu d’heures tous les événements qui sont nécessaires pour rendre la représentation accomplie sans offenser l’imagination du spectateur, qui ne peut souffrir ni la contrainte ni l’affectation de son objet, est la raison ordinaire qu’ils allèguent contre cette maxime38. {NP17 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f26.image} De plus ils nous opposent les Anciens, qui ne l’ont pas toujours gardée, et font leur plus grand bouclier de deux exemples, dont l’un est la tragédie de l’Antigone de Sophocle, et l’autre est une comédie de Térence, dont la durée surpasse à leur compte celle que les Anciens nous ont prescrite39. D’ailleurs ils soutiennent que cette loi n’est pas si nécessaire qu’un bon auteur ne s’en puisse quelquefois dispenser, et que ces grands maîtres du temps passé ne l’eussent pas violée s’ils l’eussent reconnue essentielle ; que c’est une tyrannie pour le poète qui ne peut éclore ses inventions ni ses pensées que dans la liberté de son esprit ; que ces bornes sont trop étroites pour y recevoir les beaux sujets et pour y resserrer la diversité des effets que l’on doit accorder à l’humeur de notre nation : en un mot que cette règle peut causer une infinité de répugnances à la grâce et à la majesté de notre scène40. Mais toutes ces raisons sont obliques : elles ne choquent {NP18 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f27.image} pas directement notre maxime, et ne peuvent être prises en tout cas que pour une excuse des auteurs qui l’ont déjà violée, et non pour la justification de ceux qui ne l’approuvent pas. C’est une question de droit, et non pas de fait : l’on ne dispute pas si toujours les Anciens ont gardé les règles ponctuellement, mais bien si le précepte et l’exemple dont ils l’ont autorisée nous y doivent obliger et soumettre41. Pour le regard du précepte, Aristote, cette grande lumière de la raison humaine, ayant découvert que le bien et le mal, vrais ou apparents, étaient les causes motives de toutes nos passions, et sachant que la poésie dramatique où l’on nous représente les bonnes et les mauvaises actions des hommes, n’était inventée que pour nous remplir de deux sortes d’émotions, à savoir de la douleur et de la joie ; que la plus noble espèce de ce genre de poème, à savoir la Tragédie, n’était composée que pour nous représenter {NP19 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f28.image} des sanglantes et funestes exécutions, afin de nous émouvoir ou de compassion ou d’horreur ; et que l’autre espèce que l’on appelle Comédie, n’était qu’un artifice propre à feindre des effets agréables et facétieux pour nous donner du plaisir et de la joie42; ce grand homme, dis-je, vit bien que pour acheminer ces deux sortes de représentations à leur principal but, il fallait tâcher de surprendre et de tromper l’imagination de l’assistant par la vraisemblance des effets que l’on veut exécuter en sa présence. C’est pourquoi entre les règles qui peuvent servir à cette manière d’illusion il en observa trois principales, à savoir celle du lieu, de l’action, et du temps ; et pour ce qu’elles sont communes à toutes sortes de poèmes dramatiques, il en a recommandé fort étroitement la vraisemblance, et pour cet effet il nous apprend premièrement que le lieu doit être unique43, c’est-à-dire que si l’on veut représenter une effusion de sang dans {NP20 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f29.image} Constantinople, qu’on ne doit rien exécuter de cette entreprise ailleurs, de peur d’égarer et de confondre la pensée et la mémoire de l’auditeur. Secondement il nous enseigne que l’exécution principale, que l’on appelle catastrophe, soit une seule et simple action, à laquelle tous les intrigues44 et tous les épisodes du poème se puissent rapporter : ainsi dans notre pastorale il n’y a qu’une action principale, à savoir le mariage de Filis avec Tirsis, au respect duquel celui de Célie avec Nise n’est compté que pour une épisode45, c’est-à-dire une circonstance inventée par l’auteur pour l’enrichissement de son sujet. Et finalement il nous avertit que le temps doit être observé de telle sorte que sa trop courte ou trop longue durée ne détruise point la bienséance de toute l’exécution. En quoi il semble qu’Aristote ait voulu mesurer l’espace du temps auquel peuvent arriver les événements d’une pièce à celui qu’on emploie à leur re{NP21 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f30.image}présentation, qui ne peut être tout au plus que de trois heures seulement. C’est pourquoi les maîtres qui sont venus après lui trouvant cette durée trop courte pour la perfection de leur ouvrage, l’ont étendue de tout le temps que l’on peut dérober insensiblement à l’imagination de l’auditeur, qu’ils ont renfermé dans les bornes de vingt-quatre heures, à compter depuis l’après-dîner du jour que l’on commence la scène, jusques au lendemain à la même heure : et à ce compte il se trouve presque deux jours et une nuit de temps pour la naissance des divers effets que l’on peut inventer, qui est toute l’étendue que les Anciens les plus licencieux ont usurpée. Voilà dans peu de mots les raisons qui peuvent avoir obligé les premiers jurés de l’art à nous prescrire les règles de l’unité du lieu, de celle de l’action, et des vingt-quatre heures du temps, et qui sans doute ont encore poussé les plus célèbres des auteurs grecs, des latins et des {NP22 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f31.image} italiens, à les avoir depuis religieusement observées. Il reste la seconde partie de notre preuve, qui doit être tirée de l’exemple des Anciens, dont la force toute seule aurait l’avantage de vaincre l’obstination des adversaires, si les bornes d’une simple préface ne m’empêchaient de l’employer46, et de rendre le lecteur aussi satisfait qu’il le peut être s’il prend la peine d’observer les ouvrages tragiques et comiques que les Grecs et les Latins nous ont si fort recommandés. Je ne désire point ici rendre compte à personne des veilles que j’ai soigneusement employées à d’autres études qu’à celles de ma profession, de peur qu’on ne m’estimât meilleur humaniste que médecin, et que l’on ne me donnât une gloire que je n’affecte pas, au préjudice de celle que je prétends. Il me suffit donc que le sujet de notre pièce soit dans les règles de ceux qui méritent une juste louange, que les vers dont Monsieur Pichou l’a revêtu soient les plus raisonna{NP23 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5626158d/f32.image}bles que l’on ait encore produits pour l’ornement de notre théâtre, et que la publication de la gloire que je leur donne soit plutôt prise pour une preuve de la sincérité de mon zèle, que pour une marque de la vanité de mon esprit.