IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Le Grondeur

Palaprat, Jean de ; Brueys, David-Augustin de

Éditeur scientifique : Piot, Coline

Description

Auteur du paratextePalaprat, Jean de ; Brueys, David-Augustin de

Auteur de la piècePalaprat, Jean de ; Brueys, David-Augustin de

Titre de la pièceLe Grondeur

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceComédie

Date1693

LangueFrançais

ÉditionParis : T. Guillain, 1693, in-12°

Éditeur scientifiquePiot, Coline

Nombre de pages5

Adresse sourceA numériser

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Mise à jour2017-03-30

Mots-clés

Mots-clés français

Mots-clés italiens

Mots-clés espagnols

Présentation

Présentation en français

Alternant propos généraux sur la réception et commentaire sur l’histoire particulière de l’accueil réservé à la comédie du Grondeur, Brueys et Palaprat adoptent dans cette préface le ton de la démonstration. Ils parviennent presque à faire oublier qu’ils parlent en auteurs intéressés tant ils semblent se proposer un but plus élevé: appeler de leurs vœux une attitude plus honnête de la part du public.

Ce public est présenté de manière très manichéenne. D’un côté, les bons spectateurs viennent à la comédie, l’écoutent et la voient, et forment à partir de leur expérience un jugement critique valable, sans perturber la représentation. De l’autre, les mauvais spectateurs arrivent avec un avis préconçu sur la pièce et interrompent les acteurs pour semer le trouble dans la salle. C’est de l’issue de ce rapport de forces en tension que dépend le succès ou l’échec d’une pièce. Une fois posé le principe général d’un public bicéphale, les dramaturges justifient sans peine la réception chaotique de sa pièce: si des spectateurs malintentionnés ont d’abord empêché les honnêtes gens d’en mesurer la beauté, la qualité évidente de la comédie a fini par triompher, soutenue par une meilleure performance scénique des acteurs.  ; Sur le mode de la prétérition, Brueys et Palaprat concluent la préface en identifiant les critères de la «bonne comédie» en cette fin de siècle pour les appliquer au Grondeur. Le dogme de la comédie morale corrigeant les mœurs par la ridiculisation du vice, le choix d’un caractère nouveau, le ton honnête et la composition régulière du Grondeur doivent tout à la fois garantir la conformité de celle-ci au genre de la belle comédie et séduire le lecteur.

Cette préface apparaît comme la première partie du diptyque qu’elle constitue avec le prologue de la pièce; malgré son ampleur, elle est en effet redoublée par un prologue de cinq scènes qui présente l’auteur et les acteurs juste avant la représentation du Grondeur et qui développe sur le mode fictionnel des thèmes similaires à ceux que la préface aborde sur un ton argumentatif.

Texte

Préface

{NP1}Voici une comédie dont le sort a été assez bizarre1: elle fut sifflée2 à la première représentation; à la seconde les sifflets se turent; on commença à la goûter3; le succès4 alla en augmentant; aujourd’hui la cour et Paris la voient avec plaisir; lors même qu’une pièce nouvelle avorte sur le théâtre, le parterre demande ce même Grondeur qu’il rebuta autrefois, et il ne se trouve plus personne qui s’ose vanter de l’avoir sifflé.

{NP2}Si l’on demande, comment il se peut faire qu’une comédie soit d’abord si mal accueillie du public, et ensuite si bien reçue, je répondrai deux choses qui me paraissent raisonnables. La première, qu’il est très difficile de bien juger d’une pièce de théâtre le premier jour qu’on la donne au public : tout le monde en sait les raisons. Les acteurs ne sont pas bien assurés dans leurs rôles: leur mémoire est chancelante, et travaille encore; l’incertitude même où ils sont du succès de ce qu’ils jouent les tient un peu gênés, et toutes ces choses ensemble font qu’ils n’osent se donner carrière5 dans les jeux des scènes, et s’abandonner aux gestes et aux actions qui conviennent à leurs caractères6, en quoi consistent principalement les grâces des pièces comiques.

La seconde, que le public est composé de bien des têtes, et par conséquent de gens bien différents. Je ne saurais croire que ceux qui ont, je ne dirai pas du goût, mais seulement de l’honnêteté, s’amusent à siffler: cela est au-dessous d’eux. Ils sortent quand une pièce ne les divertit pas, et n’y retournent plus; ils l’écoutent, quand elle les divertit, et ils la vont revoir. Ainsi, soit qu’ils condamnent, soit qu’ils approuv{NP3}ent, leur jugement se passe sans bruit, et sans éclat.

Il n’en est pas de même de certaines gens, qui ne vont aux spectacles que pour donner eux-mêmes la comédie aux autres7. La plupart seraient peut-être assez capables de juger si une pièce est bonne, ou si elle ne l’est point; mais comme ce n’est pas pour cela qu’ils y vont, ils ne se mettent guère en peine de l’examiner, ni d’écouter les acteurs. Les autres vont aux premières représentations pour y trouver quelque chose qui leur plaise, ceux-là pour y trouver quelque chose qui ne leur plaise pas; dans cette pensée, ils observent seulement les spec{NP4}tateurs, et, lorsqu’ils s’aperçoivent que l’attention vient tant soit peu à relâcher, ils saisissent ce moment qu’ils attendaient avec impatience, et se font alors un plaisir d’interrompre les autres. Quelquefois on leur impose silence quand la pièce est bonne, et quelquefois aussi on la leur abandonne entièrement, quand elle ne l’est pas.

De là il n’est personne qui ne voie que les différents jugements que le public a fait du Grondeur viennent de ces différents juges, qui le condamnèrent à la première vue avec un peu trop de précipitation, et les au{NP5}tres attendirent pour se déterminer que cette pièce leur eût été représentée avec toute la vivacité de l’action, et ramenèrent enfin tout le monde dans leur sentiment. Cependant il serait à souhaiter que cette comédie rendît les gens un peu plus retenus à condamner les pièces de théâtre à leur première représentation; car enfin il est bien certain qu’il n’a pas tenu à ceux qui condamnèrent celle-ci qu’elle ne tombât entièrement, et ils savent bien que s’ils en avaient été crus, le public serait aujourd’hui privé d’un divertissement qui a le bonheur de plaire.

{NP6}Il n’est pas à propos de rien dire ici pour sa défense, quand le public a approuvé un ouvrage, ce n’est plus l’affaire de l’auteur. Sans cela on ferait remarquer que cette comédie est dans toutes les règles de l’art; qu’on y reprend un défaut pour instruire; qu’on en montre le ridicule pour divertir ;  que le caractère principal est nouveau; qu’il forme le nœud de l’action théâtrale, et qu’il la dénoue; que l’exposition du sujet est faite en action, et d’une manière toute nouvelle; que les mœurs en sont honnêtes, et qu’il n’y a rien d’indécent dans le dialogue; mais ce sont aujourd’hui les raisons de ceux qui l’ont approuvée.

{NP7}Au reste on ne se serait pas avisé de la faire imprimer, si beaucoup de gens ne la demandaient tous les jours avec empressement. Cependant on doit avertir le lecteur, que ceux qui ne l’ont jamais vue représenter ne doivent pas s’attendre d’être autant divertis en la lisant que ceux qui l’ont vue, parce que ceux-ci ne sauraient la lire sans rappeler dans leur esprit l’idée de l’action qui les frappera toujours plus vivement que la simple lecture ne touchera les autres8.