IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

La Belle Esclave, Tragicomédie. De Monsieur de L’Estoile

Linage de Vaucienne, Pierre

Éditeur scientifique : Charrié, Noëmie

Description

Auteur du paratexteLinage de Vaucienne, Pierre

Auteur de la pièceL’Estoile, Claude de

Titre de la pièceLa Belle Esclave, Tragicomédie. De Monsieur de L’Estoile

Titre du paratexteLettre de Monsieur de Linage de Vaucienne à Monsieur de L’Estoile

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragi-comédie

Date1643

LangueFrançais

ÉditionParis, F. Rouvellin, 1643, in-4°.

Éditeur scientifiqueCharrié, Noëmie

Nombre de pages7

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k72227g/f8.

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Mise à jour2015-06-11

Mots-clés

Mots-clés français

SujetInventé / historique

DramaturgieVraisemblance ; illusion

Personnage(s)Caractères nobles

ScenographieÉclat

FinalitéPlaire ; émouvoir

Mots-clés italiens

ArgomentoInventato / storico

DrammaturgiaVerosimiglianza ; illusione

Personaggio(i)Caratteri nobili

ScenografiaSplendore

FinalitàPiacere ; commuovere

Mots-clés espagnols

TemaInventado / histórico

DramaturgiaVerosimilitud ; ilusión

Personaje(s)Caracteres nobles

EscenografiaBrillantez

FinalidadDeleitar ; conmover

Présentation

Présentation en français

Faisant suite aux pièces dites des Cinq Auteurs, toutes commandées par le cardinal Richelieu, la pièce dont la lettre de Linage de Vaucienne fait l’éloge est la première tragi-comédie entièrement composée par l’académicien Claude de L’Estoile. Le genre, qui représente alors une part importante de la production dramatique, tombe néanmoins en discrédit sous l’effet et l’essor de la doctrine des « réguliers ». Son déclin est d’autant plus manifeste que Pierre Corneille vient d’annexer à la tragédie l’une de ses caractéristiques, en offrant à Cinna (1643) un dénouement heureux. Ainsi, l’hommage de l’épistolier, tout en valorisant la vraisemblance de La Belle Esclave, développe un plaidoyer en faveur du sujet inventé, marqueur essentiel du genre tragi-comique. Contre l’avis d’Aristote et des théoriciens qui accordent une valeur de crédibilité supérieure aux intrigues dotées d’un fondement historique, Linage de Vaucienne revendique la primauté d’une fable composée sans aucun modèle, tirant sa matière de l’esprit même du poète dramatique. Toutefois, l’on ne saurait dire qu’il exalte « l’originalité » du sujet de cette pièce, dans la mesure où cette dernière emprunte divers éléments à l’Amant libéral (1637) de Scudéry, dont la matière est elle-même extraite des Novelas exemplares de Cervantès. En vérité, il s’agit moins de jouer l’innovation contre la tradition, que de valoriser l’application, la rigueur qu’exige l’écriture de la tragi-comédie. Conjuguant les efforts de son imagination à ceux de sa raison, le dramaturge dont l’inventio demeure « moderne » (c’est-à-dire d’inspiration romanesque) surpasse en mérite celui qui se flatte de combler ou de restaurer les vestiges de l’histoire. C’est pourquoi, après avoir souligné son adhésion à la fiction – forte d’une solide dispositio, du ressort des passions ainsi que de la conformité de l’attitude des personnages avec leur noble condition (suivant les règles de bienséance interne) –, l’auteur use de la comparaison topique entre arts plastiques et poésie pour asseoir la supériorité de la tragi-comédie.

Texte

Lettre de Monsieur Linage de Vaucienne à Monsieur de L’Estoile

Monsieur,

[NP1] Je ne saurais m’empêcher de vous dire le plaisir que je reçus, il y a quelque temps, à la représentation de votre Belle Esclave. Ses chaînes ont tant d’éclat, et ses plaintes tant de charmes, qu’il ne fut jamais de captive plus brillante, ni de tristesse plus agréable1. Elle ravit également, et les yeux et les oreilles ; et je pense que l’on peut dire d’elle sans flatterie, ce que l’on a pu dire autrefois de la belle Panthée2 : qu’il se trouvait des amants de ses larmes, et des adorateurs de son désespoir. [NP2] Certes jamais scène ne fut si pompeuse ni si naturelle que celle de votre comédie ; l’art et la nature y étalent avec profusion leurs richesses, et n’y voyant paraître que des objets d’étonnement, ou plutôt de merveille3, je me figurais d’être au milieu de ce temple d’Arcadie4, où l’on avait appliqué si subtilement un miroir, que de quelque côté qu’on se tournât, on n’y voyait que des Dieux.

Mais il n’y a plus rien aujourd’hui, qui échappe à la censure des critiques. Ils trouvent des taches en des corps qui ne sont que pureté et que lumière, et disent qu’ils demeurent insensibles aux passions de votre héros et de votre héroïne, parce que les feintes ne les touchent point, et qu’ils savent bien que ce prince et cette princesse, n’ont jamais été en effet5 ailleurs que dans votre imagination6. Mais auraient-ils deviné non plus que moi, que leur histoire n’est qu’un conte fait à plaisir, si vous ne les en eussiez avertis vous-même7 ? Et vous auraient-ils attaqué, si vous ne leur eussiez donné des armes pour vous combattre ? Je pense être assez clairvoyant en cette matière, mais je n’en fais pas le fin, votre adresse m’a trompé ; oui, Monsieur, la vraisemblance et la suite inviolable de vos [NP3] feintes aventures abusèrent d’abord mon jugement. Je les croyais toutes véritables, et m’intéressais à tous coups dans les passions de vos personnages, dont jamais les actions ni les paroles ne démentent la condition8. Tantôt je vivais de leur espérance, tantôt je mourais de leur crainte ; et ce prince imaginaire9, dont vous faites votre héros, me semblait si accompli, que si j’eusse été le plus grand roi de la terre, j’eusse bien voulu me changer avec lui10, quand même il m’aurait demandé ma couronne de retour11.

Cependant quelques-uns vous blâment de n’avoir pas traité pour le théâtre un sujet historique12 ; et nous veulent faire accroire que vous avez eu peu de peine à réussir en cet art divin, qui forme mille différentes beautés, qui n’ont ni vérité ni corps, et qui ne laissent pas toutefois d’être prises pour véritables merveilles de la nature. Ils disent qu’il est plus aisé de suivre nos inclinations que celles d’autrui, et de nous faire des bornes de notre caprice, que d’en recevoir de l’histoire que nous faisons naître, quand nous voulons des Alexandres pour remettre Abdolonyme13 sur le trône de ses pères ; et que travaillant ainsi sur une matière susceptible de toutes sortes d’impressions, [NP4] nous pouvons donner à cette terre obéissante telle figure qu’il nous plaît. Mais ils assurent au contraire que l’histoire est comme un marbre, difficile à manier, et auquel il est besoin de donner adroitement un nombre infini de coups de marteau, pour le mettre en œuvre. Au moins nous veulent-ils persuader qu’elle ne fait montre que de statues tronquées par l’insolence des temps à qui malaisément on peut rendre ce qui leur manque. Que la difficulté de les rétablir les rend illustres, et qu’on a plutôt fait un nouveau miracle, qu’on a réparé leurs défauts. Que si d’aventure elle nous en fait voir quelqu’une, dont la rigueur des âges ait épargné les attraits, et qui soit encore en son entier, ils nous disent qu’elle est semblable à celle que fit autrefois Pygmalion14, qui certainement était si belle qu’il en devint amoureux, mais qui n’eût jamais eu pourtant ni d’âme ni de voix, si Jupiter même pour perfectionner ce bel ouvrage ne lui eût inspiré la vie et la parole. Enfin, Monsieur, si nous les en voulons croire, il faut un dieu pour achever ce qu’un homme a commencé.

Ces raisons véritablement ont beaucoup d’apparence15, mais peu de solidité ; ce sont vapeurs enflammées qu’ils nous veulent faire passer pour des [NP5]astres ; et si nous suivons ces Ardens16, ils nous conduiront dans le précipice.

N’est-il pas vrai qu’une belle fable17 coûte à l’esprit un nombre infini de profondes méditations ? Que tout ce qu’il a de force est trop faible pour pénétrer les obstacles qui s’opposent à son dessein, et qu’à moins que d’être éclairé d’une lumière purement céleste, il est malaisé qu’il se fasse jour dans les ténèbres dont son imagination l’enveloppe ? Elle se forme mille desseins, et sans règle et sans suite ; et si la raison ne réprime ses saillies, il est d’elle comme de la vigne, qui n’étant pas taillée jette du bois en confusion, et n’apporte d’ordinaire que de mauvais fruit[s].

Certes de toutes les choses du monde, la plus difficile à mon avis est d’inventer avec grâce, et de faire passer aux yeux des sages, une feinte pour une vérité. L’or faux impose facilement à la vue, mais malaisément à la coupelle18 ; et les raisins de ce fameux peintre de l’Antiquité avaient bien la forme et la couleur des véritables, mais ils ne trompaient guère que les oiseaux19.

Quelle gloire mérite donc, Monsieur, celui qui comme vous, trompe si adroitement ses auditeurs, qu’il leur fait passer des mensonges agréables [NP6] pour des vérités historiques ? Certes après de si rares productions de votre esprit, je ne m’étonne plus si nos pères ont dressé des statues aux inventeurs des belles choses, ni s’ils les ont tenus pour des dieux, ou du moins pour des personnes extraordinaires. Mais je ne puis assez m’étonner de l’aveuglement de ces esprits, qui se figurent qu’il y a moins de difficultés de mettre au jour ce qui n’est point, que d’ajouter à ce qui est déjà fait. Il faut qu’ils confessent eux-mêmes, que l’histoire est un excellent crayon, où la posture des personnages est déjà naturellement exprimée ; si bien qu’il ne reste plus qu’à y donner le coloris, pour en faire un admirable tableau20 .

Mais nous ne tirons pas ce secours des pièces que nous inventons : ce ne sont que formes sans formes, qu’espaces vides, que nous devons remplir de choses qui ne sont point en l’être des choses ; notre esprit n’y trouve ni modèle, ni soutien : il s’appuie sur ces propres forces, et il est tout ensemble, et le peintre, et le tableau de ses ouvrages ; enfin il fait en soi-même ce que Dieu fit autrefois hors de soi : il donne l’être à des merveilles qu’il appelle du néant, et tire de soi sans nul secours ce que sa raison débite à tous les hommes.

[NP7] Est-il donc possible, Monsieur, que vos censeurs se persuadent qu’il n’y a presque ni peine, ni gloire à faire une chose qui nous égale en quelque sorte à la Toute-puissance ? Certes, il ne fut jamais de créance plus erronée que la leur, mais il ne s’en faut pas étonner : l’esprit a ses maladies comme le corps, et la plus incurable de toutes est l’opinion. Toutefois s’ils désirent de sortir d’erreur, ils n’ont qu’à travailler à l’invention de quelque beau sujet de théâtre ; ils reconnaîtront bientôt la difficulté de l’ouvrage par la faiblesse de l’ouvrier. Ils broncheront à chaque pas, n’étant plus appuyés de l’histoire, et ces Anthées21 perdront l’haleine si tôt qu’ils perdront la terre. Alors ils quitteront leurs sentiments pour prendre les miens, et confesseront que La Belle Esclave ne vous a pas coûté si peu comme ils se figurent. Les chefs-d’œuvre ne se font pas facilement, et je ne m’y connais point, ou jamais il n’en fut un plus achevé que celui-ci. Mais employer des couleurs si sombres que les miennes à peindre en raccourci dans une lettre cette adorable captive, c’est imiter les astrologues, qui mesurent la lune par l’ombre de la terre, et la terre par un point.