IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Polyxène

La Fosse, Antoine de

Éditeur scientifique : Barbafieri, Carine

Description

Auteur du paratexteLa Fosse, Antoine de

Auteur de la pièceLa Fosse, Antoine de

Titre de la piècePolyxène

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1696

LangueFrançais

ÉditionParis, Thomas Guillain, 1696, in-12°. (Numérisation en cours)

Éditeur scientifiqueBarbafieri, Carine

Nombre de pages5

Adresse source

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Mise à jour2014-01-21

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesEuripide

SujetAltération de l’Histoire ; « féroce » / « adoucir »

DramaturgieVrai / vraisemblable ; récit / action

ActionDistinction poète / historien

RéceptionSuccès ; jalousie des critiques

AutreCabale ; auteur débutant

Mots-clés italiens

FontiEuripide

ArgomentoAlterazione della storia ; « feroce »/ « addolcire »

DrammaturgiaVero / verosimiglianza ; narrazione / azione

AzioneDistinzione poeta / storico

RicezioneSuccesso ; gelosia dei critici

AltriCabala ; autore principiante

Mots-clés espagnols

FuentesEurípides

TemaAlteración de la Historia ; « feroz »/ « suavizar »

DramaturgiaVerdadero / verosímil ; relato / acción

AcciónDictinción poeta / historiador

RecepciónÉxito ; envidia de los críticos

OtrasCábala ; autor principiante

Présentation

Présentation en français

Dans la préface de sa première tragédie, La Fosse souligne la difficulté de traiter un sujet « féroce », se félicite d’avoir réussi malgré les cabales et répond aux deux critiques adressées au cinquième acte de sa pièce : d’une part l’ « ingratitude » de Polyxène, d’autre part l’entorse à l’Histoire que constitue la manière dont il fait mourir l’héroïne. Il défend alors, en se réclamant d’Aristote mais aussi de Corneille qu’il infléchit dans son sens, le droit du poète à préférer le vraisemblable au vrai, jusque dans le dénouement même.

Moderne, La Fosse ne cherche pas à établir une quelconque filiation avec les écrivains antiques qui ont traité la mort de Polyxène ni à préciser ce qui, dans sa tragédie, est historique et ce qui ne l’est pas. À l’inverse, il se félicite d’avoir adouci la mort de Polyxène, qui meurt désormais, en s’interposant, d’un coup de Pyrrhus destiné à Agamemnon.

Texte

Préface

{NP1} Le sujet de cette tragédie est si connu1 qu’il n’est pas besoin que je l’explique ici plus au long, et il est aisé de distinguer ce que j’ai trouvé dans la fable2, d’avec ce que l’art m’a fourni3. Mon entreprise, à la vérité, a été bien hardie pour un coup d’essai. J’avais lieu d’appréhender que je n’eusse pas assez de force pour soutenir un sujet aussi terrible que celui-là, et faire goûter sur notre théâtre ce qu’il a de sauvage et de féroce à notre égard4. Mais les difficultés ne m’ont point rebuté. Au contraire, il m’a semblé que, si j’avais quelque génie, c’était de ces difficultés mêmes que je devais tirer les principaux agréments de ma tragédie.

Comme c’est ma première, je me flattais que les critiques dédaigneraient de l’attaquer ; mais je me suis bien trompé. Elle leur a paru digne de leur envie, et ils m’ont fait l’honneur de me traiter comme un homme dont ils auraient eu à détruire la réputation déjà établie par d’autres ouvrages. Ils ont formé aussitôt des cabales5, qui n’ont rien oublié {NP2} de leurs artifices ordinaires pour décrier ma pièce, et j’ai eu le plaisir d’y voir souvent quelques-uns de ces messieurs qui y venaient exprès pour avertir le public, par l’air de leur visage et par leur contenance, qu’elle ne devait pas lui plaire ; mais par bonheur pour moi, le public ne s’en est pas rapporté à eux. Il n’a pu s’imaginer qu’ils y vinssent si souvent pour le bizarre dessein de s’y ennuyer.

Tout ce qu’ils ont repris dans mes quatre premiers actes est si frivole et a fait si peu d’impression sur l’esprit des gens raisonnables que je crois pouvoir, sans me faire tort, m’épargner la peine d’y répondre. Je ne m’arrêterai seulement qu’au cinquième acte, qui a été le plus attaqué et dans lequel ils prétendent que j’ai fait des fautes que l’on ne peut défendre. C’est ce que nous allons voir.

La première de ces fautes, qui passe chez eux pour absolument insoutenable6, c’est où Polyxène déclare à Ulysse le dessein que Pyrrhus a formé de la sauver par la fuite. Ils disent qu’il y a trop d’ingratitude à cette princesse d’exposer par là si inhumainement deux princes qui ont hasardé toute chose pour elle7. Mais je prie ces messieurs de considérer qu’en parlant de Pyrrhus, elle ne dit rien {NP3} qu’Ulysse ne sût déjà, et qu’il n’y avait pas d’apparence qu’il crût qu’autre que ce prince pût entreprendre de la tirer des mains des Grecs. Quant à Télèphe, elle n’en parle point. Il est vrai qu’elle dit qu’elle doit fuir en Mysie ; mais quoique Télèphe en fût le roi, tout le monde le croyait mort et Ulysse ne pouvait pas juger qu’il eût part à cette entreprise. D’ailleurs Polyxène se livrant elle-même entre les mains d’Ulysse, il n’a pas plus de soupçons à éclaircir. Toute son attention n’est plus qu’à voir ce qui arrivera de cette princesse. Je demande maintenant si cet endroit est insoutenable.

Mais l’objection où ils ont cru triompher davantage, c’est celle qu’ils m’ont faite dans mon dénouement.

Ils m’ont reproché d’avoir falsifié l’Histoire dans la mort de Pyrrhus. Il est vrai que je ne leur ai point fait voir8, comme chez les anciens9, Pyrrhus égorgeant cette princesse de propos délibéré ; mais loin d’en mériter le moindre blâme, ils devraient au contraire me tenir compte d’avoir su par là leur adoucir10 une action si atroce et qui n’aurait pas manqué de leur faire horreur à eux-mêmes. Un poète est un poète, et non pas un historien, et selon les règles de {NP4} l’art, j’ai droit de préférer à une vérité choquante une vraisemblance agréable. Ainsi l’enseigne Aristote, qui déclare expressément que ce n’est pas le propre du poète de dire les choses comme elles sont arrivées, mais comme elles ont pu ou dû arriver, nécessairement ou vraisemblablement11. Ainsi l’ont pratiqué les plus célèbres auteurs, et c’est sur ce précepte que feu Monsieur Corneille dit, sur la mort de Clytemnestre, que « pour rectifier ce sujet à notre mode, il faudrait qu’ Oreste n’eût dessein que contre Égisthe, que cette reine s’opiniâtrât à la défense de son adultère, et qu’elle se mît entre son fils et lui si malheureusement qu’elle reçût le coup que ce prince voudrait porter à cet assassin de son père »12. Et qu’ai-je fait autre chose ?

Plusieurs personnes judicieuses se sont rendues à ces raisons : mais, m’ont dit quelques-uns, pourquoi faire faire le récit de cette mort par Pyrrhus lui-même ? L’état où il est laisse-t-il l’esprit assez libre pour raconter un tel accident13 ? Mais pour peu de bonne volonté qu’ils eussent eu pour moi, auraient-ils regardé cela comme un récit ? Pyrrhus au désespoir de son malheur est désarmé et entraîné par amis vers sa tente. {NP5} Il rencontre son rival à qui il demande la mort, et pour le porter à la lui donner, il lui apprend comme il vient de tuer lui-même la princesse qu’ils aimaient tous deux. N’est-ce pas là une action, plutôt qu’un récit14 ?