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placet

Le Tartuffe, ou L’Imposteur, Comédie. Par J. B. P. de Molière

Molière

Éditeur scientifique : Louvat-Molozay, Bénédicte

Description

Auteur du paratexteMolière

Auteur de la pièceMolière

Titre de la pièceLe Tartuffe, ou L’Imposteur, Comédie. Par J. B. P. de Molière

Titre du paratextePlacet(s).

Genre du texteplacet

Genre de la pièceComédie

Date1669

LangueFrançais

ÉditionParis, Jean Ribou, 1669, in-12

Éditeur scientifiqueLouvat-Molozay, Bénédicte

Nombre de pages

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Mise à jour2016-04-12

Mots-clés

Mots-clés français

Genrecomédie

SujetFausse dévotion ; vice à la mode

Personnage(s)Vrai dévot vs faux dévot ; l’original et sa copie

ReprésentationReprésentations publiques vs représentations et lectures privées

FinalitéCorriger les hommes en les divertissant ; peindre les vices de son siècle

Actualité« Affaire » du Tartuffe ; protection royale

AutreThéâtre et religion

Mots-clés italiens

GenereCommedia

ArgomentoFalsa devozione ; vizio alla moda

Personaggio(i)Vero devoto vs falso devoto ; l’originale e la sua copia

RappresentazioneRappresentazioni pubbliche vs rappresentazioni e letture private

FinalitàCorreggere gli uomini divertendoli ; dipingere i vizi del proprio secolo

Attualità« Affare » del Tartuffe ; protezione del Re

AltriTeatro e religione

Mots-clés espagnols

Génerocomedia

TemaFalsa devoción ; vicio de moda

Personaje(s)Verdadero devoto vs falso devoto ; el original y la copia

RepresentaciónRepresentaciones públicas vs representaciones y lecturas privadas

FinalidadCorregir a los hombres divirtiéndoles ; pintar los vicios de su época

Actualidad«Caso» de Tartuffe ; protección real

OtrasTeatro y religión

Présentation

Présentation en français

Présentée le 12 mai 1664 dans le cadre des fêtes royales des Plaisirs de l’Île enchantée, une première version du Tartuffe, en trois actes, avait été immédiatement interdite, non pas, comme Molière se plaît à le faire croire, à cause de la « délicatesse » de Louis XIV en matière de religion mais pour des raisons de politique religieuse générale1, le monarque ayant fait connaître que la pièce lui avait plu et en ayant surtout autorisé, pendant plusieurs mois, les lectures et représentations privées. Au mois d’août 1664, le dramaturge présente au roi son premier « placet ». Plaidoyer plutôt que requête, ce texte est une réponse à la publication alors toute récente d’un violent réquisitoire attaquant non seulement sa pièce mais également sa personne, Le Roi glorieux au monde, que son auteur, Pierre Roullé, curé de Saint-Barthélémy, destinait à Louis XIV.

Le 5 août 1667, Molière fait représenter au Palais-Royal une deuxième version de sa comédie, rebaptisée L’Imposteur, développée en cinq actes et faisant place à des changements importants quant au traitement du personnage principal qui, d’homme d’Église qu’il était dans la première version, devenait un laïque. Cette nouvelle mouture n’eut pas plus de chance que la première et fut également interdite, sur ordre du premier président du Parlement de Paris en l’absence du roi, qui s’était rendu à Lille où les troupes françaises entreprenaient le siège de cette dépendance espagnole. C’est là que le monarque reçoit le deuxième placet, acheminé par les comédiens La Thorillière et La Grange, et dans lequel Molière cherche à justifier son œuvre et le prie instamment de lever l’interdiction ordonnée par le président Lamoignon.

La requête fut sans effet, et ce n’est qu’en février 1669 que fut délivrée l’autorisation royale de jouer la pièce, laquelle fut créée, dans une troisième version, le 5 février 1669 et permit à Molière d’obtenir le plus grand succès théâtral de sa carrière. Cette « résurrection de Tartuffe » est célébrée par le troisième placet, rédigé le jour même de la première.

Ces trois placets, de longueur et d’importance différentes, furent publiés par l’imprimeur-libraire Ribou dans la seconde édition de la pièce, dont l’achevé d’imprimer porte la date du 6 juin 16692. Les deux premiers constituent des documents particulièrement importants pour l’histoire de la pièce et de « l’affaire Tartuffe ». Il apparaît en effet que c’est dès 1664 que Molière met en place une argumentation particulièrement retorse qui, fondée sur la défense générale de la comédie et de son utilité, fait de l’interdiction de la pièce la conséquence d’une « cabale » des faux dévots, lesquels seraient la seule et unique cible de sa pièce, et lui permet de se disculper de toute intention satirique à l’égard de la religion. Cette argumentation, qui constituera l’ossature de la préface de 1669, est étayée dans le deuxième placet, qui fournit en outre des informations capitales quant aux transformations qu’a connues la pièce entre 1664 et 1667.

Texte

LE LIBRAIRE AU LECTEUR

Comme les moindres choses qui partent de la plume de M. de Molière ont des beautés que les plus délicats ne se peuvent laisser d’admirer, j’ai cru ne devoir pas négliger l’occasion de vous faire part de ces placets, et qu’il était à propos de les joindre au Tartuffe, puisque partout il y est parlé de cette incomparable pièce.

PREMIER PLACET3 PRÉSENTÉ AU ROI, SUR LA COMÉDIE DU TARTUFFE4

Sire,

Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant5, j’ai cru que dans l’emploi où je me trouve je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle. Et comme l’hypocrisie6 sans doute7 en est un des plus en usage, des plus incommodes8 et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât9 les hypocrites et mît en vue comme il faut toutes les grimaces10 étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle11 contrefait et une charité sophistique12.

Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher. Je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté tout ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses13 et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord14 un véritable et franc15 hypocrite16.

Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de la religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les Tartuffes17 sous mains ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la copie18, quelque innocente qu’elle fût et quelque ressemblante qu’on la trouvât.

Bien que ce m’ait été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s’était expliquée sur ce sujet. Et j’ai cru, Sire, qu’elle m’ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendait19 de produire en public20.

Mais malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde, et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de Monsieur le Légat21 et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous dans des lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de Votre Majesté, malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de…22, qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le Légat et Messieurs les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue23, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie, digne d’un supplice exemplaire. Ce n’est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serais quitte à trop bon marché. Le zèle charitable de ce galant homme n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c’est une affaire résolue24.

Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté25, et sans doute26 elle juge bien Elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs. Quel tort me feront dans le monde de telles calomnies s’il faut qu’elles soient tolérées, et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit ? Je ne dirai point, Sire, ce que j’avais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage27 : les rois éclairés comme vous n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient comme Dieu ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté et j’attends d’Elle avec respect tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.

SECOND PLACET, PRÉSENTÉ AU ROI DANS SON CAMP DEVANT LA VILLE DE LILLE EN FLANDRE28

Sire,

C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où29 je la viens chercher ? et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable30, que31 la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge, le maître de toutes choses ?

Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de L’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde. J’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l’habit32, mettre en plusieurs endroits des adoucissements et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres33 originaux du portrait que je voulais faire, tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre les esprits qui dans toute autre matière font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plus tôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect34, et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre35 pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’Elle seule qui me l’eût défendue36.

Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes37. Ils ont l’art de donner de belles couleurs38 à toutes leurs intentions ; quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu qui les peut émouvoir, ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public, sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu ; mais celle-ci les attaque, et les joue eux-mêmes, et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir39. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde, et sans doute on ne manquera pas de dire à Votre Majesté, que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense40 qu’on en a faite, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété dont elles font profession.

J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire de la comédie, si les Tartuffes41 ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.

Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ; et puissé-je au retour d’une campagne si glorieuse délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe.

TROISIÈME PLACET, PRÉSENTÉ AU ROI42

Sire,

Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade43, me promet, et veut s’obliger par-devant notaires, de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit sur sa promesse que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer44. Cette grâce, Sire, est un canonicat45 de votre Chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…

Oserais-je demander encore une grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés46 ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais par cette seconde, avec les médecins. C’est pour moi sans doute trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j’attends avec un peu d’espérance respectueuse la réponse de mon placet.