IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Alexandre le Grand

Racine, Jean

Éditeur scientifique : Forestier, Georges et Garnier, Sylvain

Description

Auteur du paratexteRacine, Jean

Auteur de la pièceRacine, Jean

Titre de la pièceAlexandre le Grand

Titre du paratextePréface

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1666

LangueFrançais

ÉditionParis, Théodore Girard, 1666, in-12°

Éditeur scientifiqueForestier, Georges et Garnier, Sylvain

Nombre de pages11

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70166m/f11

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Racine-Alexandre-Preface1666.xml

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Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Racine-Alexandre-Preface1666.odt

Mise à jour2013-05-24

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesQuinte-Curce

SujetSimplicité

DramaturgieScènes liées et nécessaires ; galanterie

ActionAction principale

Personnage(s)Vérité historique / bienséance romanesque

DédicataireAssimilation

RéceptionApprobation du roi ; contradictions des censeurs

AutreAristote

Mots-clés italiens

FontiQuinto-Curzio

ArgomentoSemplicità

DrammaturgiaScene legate e necessarie ; galanteria

AzioneAzione principale

Personaggio(i)Verità storica / decoro romanzesco

Dedicatario e PersonaggioAssimilazione

RicezioneApprobazione del rè / contradizioni dei censori

AltriAristotele

Mots-clés espagnols

FuentesQuinto-Curcio

TemaSencillez

DramaturgiaEscenas ligadas y necesarias ; galantería

AcciónAcción principal

Personaje(s)Verdad histórica / decoro novelesco

Dedicatario y personajeAsimilación

RecepciónAprobación del rey ; contradicciones de los censores

OtrasAristóteles

Présentation

Présentation en français

Après l’échec de La Thébaïde en 1664, Racine rencontra la faveur du public en 1665 avec Alexandre le Grand, une deuxième tragédie, en accord cette fois avec le goût galant de l’époque. Ce succès présentait néanmoins un risque pour le dramaturge débutant : celui de perdre le soutien des lettrés – et donc la véritable consécration littéraire – en étant assimilé à un tenant de l’esthétique romanesque alors en vogue. Le risque était d’autant plus grand que la réussite même de sa pièce avait placé celle-ci sous le feu des critiques. C’est pourquoi dans cette préface, parue lors de la publication de la pièce en 1666, Racine s’emploie à démontrer que son œuvre respecte la conception élevée de la tragédie – celle qui se fonde sur l’Histoire et le goût pour l’Antiquité – et que sa pratique s’apparente davantage à celle d’un Corneille que d’un Quinault.

De cette façon, après avoir évoqué ses sources historiques, Racine reconnaît le caractère imparfait de sa pièce tout en rappelant son succès public – notamment auprès des premiers personnages du royaume ; mais, paradoxalement, s’il concède finalement de la valeur à sa tragédie, ce n’est pas pour les louanges qu’elle a reçues, c’est au contraire à l’aune de l’acharnement des critiques et des doctes à la combattre. Le dramaturge passe alors en revue les différents reproches adressés à sa pièce tout en éludant soigneusement le véritable point problématique – à savoir la reprise d’une esthétique galante au sein d’une tragédie historique. Il expose ainsi comme une évidence l’action principale de sa pièce, alors qu’il était surtout critiqué pour avoir accordé une place plus importante à l’épisode amoureux ; il défend la bienséance de ses caractères en s’appuyant sur la vérité historique contre le romanesque, mais cette vérité tient en réalité moins aux sources historiques elles-mêmes qu’à la caution de personnalités contemporaines ; enfin, il se loue d’avoir su déduire une tragédie parfaitement construite d’un point de vue dramatique à partir d’un sujet extrêmement simple, en mettant en avant le goût pour l’Antiquité – qu’il oppose implicitement à la complication des intrigues modernes. Par cette habile posture polémique, Racine montrait que sa pièce était attaquée comme une grande tragédie historique, à l’instar des œuvres de Corneille, et non comme une tragédie galante. Pour finir, il ne restait au dramaturge qu’à exposer les contradictions de ses détracteurs pour prouver l’inanité de leurs critiques.

Texte

Préface

[NP1] Je ne rapporterai point ici ce que l’Histoire dit de Porus, il faudrait copier tout le huitième livre de Quinte-Curce1 ; et je m’engagerai moins encore à faire une exacte apologie de tous les endroits qu’on a voulu combattre dans ma pièce. Je n’ai pas prétendu donner au public un ouvrage parfait. Je me fais trop de justice pour avoir osé me [NP2] flatter de cette espérance. Avec quelque succès qu’on ait représenté mon Alexandre, et quoique les premières personnes de la terre, et les Alexandre de notre siècle2, se soient hautement déclarés pour lui, je ne me laisse point éblouir par ces illustres approbations. Je veux croire qu’ils ont voulu encourager un jeune homme, et m’exciter à faire encore mieux dans la suite. Mais j’avoue que quelque défiance que j’eusse de moi-même, je n’ai pu m’empêcher de concevoir quelque opinion de ma tragédie, quand j’ai vu la peine que se sont donnée de certaines gens [NP3] pour la décrier. On ne fait point tant de brigues contre un ouvrage qu’on n’estime pas. On se contente de ne le plus voir quand on l’a vu une fois, et on le laisse tomber de lui-même, sans daigner seulement contribuer à sa chute. Cependant j’ai eu le plaisir de voir plus de six fois de suite à ma pièce le visage de ses censeurs. Ils n’ont pas craint de s’exposer si souvent à entendre une chose qui leur déplaisait. Ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs peines pour la venir critiquer, sans compter les chagrins que leur ont peut-être coûtés les applaudissements que leur [NP4] présence n’a pas empêché le public de me donner. Ce n’est pas, comme j’ai déjà dit, que je croie ma pièce sans défauts. On sait avec quelle déférence j’ai écouté les avis sincères de mes véritables amis, et l’on verra même que j’ai profité en quelques endroits des conseils que j’en ai reçus. Mais je n’aurais jamais fait3, si je m’arrêtais aux subtilités de quelques critiques, qui prétendent assujettir le goût du public aux dégoûts d’un esprit malade, qui vont au théâtre avec un ferme dessein de n’y point prendre de plaisir, et qui croient prouver à tous les spectateurs, par un branlement [NP5] de tête, et par des grimaces affectées, qu’ils ont étudié à fond la Poétique d’Aristote4.

En effet, que répondrais-je à ces critiques qui condamnent jusques au titre de ma tragédie, et qui ne veulent pas que je l’appelle Alexandre, quoique Alexandre en fasse la principale action, et que le véritable sujet de la pièce ne soit autre chose que la générosité de ce conquérant5 ? Ils disent que je fais Porus plus grand qu’Alexandre6. Et en quoi paraît-il plus grand ? Alexandre n’est-il pas toujours le vainqueur ? Il ne se contente pas de vaincre Porus par la force [NP6] de ses armes, il triomphe de sa fierté même, par la générosité qu’il fait paraître en lui rendant ses États. Ils trouvent étrange qu’Alexandre, après avoir gagné la bataille, ne retourne pas à la tête de son armée, et qu’il s’entretienne avec sa maîtresse, au lieu d’aller combattre un petit nombre de désespérés qui ne cherchent qu’à périr. Cependant, si l’on en croit un des plus grands capitaines de ce temps7, Ephestion n’a pas dû s’y trouver lui-même. Ils ne peuvent souffrir qu’Ephestion fasse le récit de la mort de Taxile en présence de Porus, parce que ce récit est trop à l’avan[NP7]tage de ce prince. Mais ils ne considèrent pas que l’on ne blâme les louanges que l’on donne à une personne en sa présence, que quand elles peuvent être suspectes de flatterie, et qu’elles font un effet tout contraire quand elles partent de la bouche d’un ennemi, et que celui qu’on loue est dans le malheur. Cela s’appelle rendre justice à la vertu, et la respecter même dans les fers. Il me semble que cette conduite répond assez bien à l’idée que les historiens nous donnent du favori d’Alexandre. Mais au moins, disent-ils, il devrait épargner la patience de son maître, et ne pas tant [NP8] vanter devant lui la valeur de son ennemi. Ceux qui tiennent ce langage ont sans doute oublié que Porus vient d’être défait par Alexandre, et que les louanges qu’on donne au vaincu retournent à la gloire du vainqueur. Je ne réponds rien à ceux qui blâment Alexandre de rétablir Porus en présence de Cléophile. C’est assez pour moi que ce qui passe pour une faute auprès de ces esprits qui n’ont lu l’histoire que dans les romans, et qui croient qu’un héros ne doit jamais faire un pas sans la permission de sa maîtresse8, a reçu des louanges de ceux qui, étant eux-mêmes de [NP9] grands héros, ont droit de juger de la vertu de leurs pareils. Enfin la plus importante objection que l’on me fasse, c’est que mon sujet est trop simple et trop stérile. Je ne représente point à ces critiques le goût de l’Antiquité9. Je vois bien qu’ils le connaissent médiocrement. Mais de quoi se plaignent-ils, si toutes mes scènes sont bien remplies, si elles sont bien liées nécessairement les unes avec les autres, si tous mes acteurs ne viennent point sur le théâtre que l’on ne sache la raison qui les y fait venir10, et si avec peu d’incidents et peu de matière, j’ai été assez heureux pour faire {NP10 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70166m/f20} une pièce qui les a peut-être attachés malgré eux depuis le commencement jusqu’à la fin11 ? Mais ce qui me console, c’est de voir mes censeurs s’accorder si mal ensemble. Les uns disent que Taxile n’est pas assez honnête homme, les autres qu’il ne mérite point sa perte. Les uns soutiennent qu’Alexandre n’est pas assez amoureux, les autres me reprochent qu’il ne vient sur le théâtre que pour parler d’amour. Ainsi je n’ai pas besoin que mes amis se mettent en peine de me justifier. Je n’ai qu’à renvoyer mes ennemis à mes ennemis, et je me repose sur eux de la défense d’une pièce {NP11 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70166m/f21} qu’ils attaquent en si mauvaise intelligence, et avec des sentiments si opposés12.