IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Andromaque

Racine, Jean

Éditeur scientifique : Forestier, Georges et Garnier, Sylvain

Description

Auteur du paratexteRacine, Jean

Auteur de la pièceRacine, Jean

Titre de la pièceAndromaque

Titre du paratexteVirgile au troisième Livre de L’Énéide

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragédie

Date1668

LangueFrançais

ÉditionParis : Théodore Girard, 1668, in-12°

Éditeur scientifiqueForestier, Georges et Garnier, Sylvain

Nombre de pages4

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70167z/f9

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Racine-Andromaque-Preface1668.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Racine-Andromaque-Preface1668.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Racine-Andromaque-Preface1668.odt

Mise à jour2014-01-22

Mots-clés

Mots-clés français

SourcesVirgile ; Euripide

DramaturgieCaractères ; règles du théâtre

Personnage(s)Héros imparfaits / héros parfaits ; personnages tragiques ; bonté médiocre ; ressemblance ; bienséance

AutreAristote ; Horace ; Sénèque

Mots-clés italiens

FontiVirgilio ; Euripide

DrammaturgiaCaratteri ; regole del teatro

Personaggio(i)Eroi imperfetti / eroi perfetti ; personaggi tragici ; bontà mediocre ; somiglianza ; decoro

AltriAristotele ; Orazio ; Seneca

Mots-clés espagnols

FuentesVirgilio ; Eurípides

DramaturgiaCarácteres ; reglas del teatro

Personaje(s)Héroes imperfectos / héroes perfectos ; personajes trágicos ; bondad mediana ; semejanza ; decoro

OtrasAristóteles ; Horacio ; Séneca

Présentation

Présentation en français

Avec Andromaque, représentée en 1667, Racine inaugure la poétique qui le caractérisera durant toute sa carrière : elle se fonde sur la reprise des données de la tragédie cornélienne et de la tragédie galante, par la création d’un drame historique et politique dont la passion amoureuse constitue le principal ressort, et en même temps, sur la mise à distance de ces deux modèles par la création de héros imparfaits. Pourtant, si la pièce connut un succès considérable, tout laisse à penser que cette révolution dramaturgique ne fut pas comprise d’emblée, et que, après Alexandre le Grand, Racine fut encore jugé trop galant par les milieux littéraires. C’est pourquoi la préface qu’il rédige à l’occasion de la publication de la pièce, en 1668, répond à un double objectif : se démarquer une nouvelle fois des auteurs de tragédies galantes en affirmant sa fidélité aux sources antiques, et expliquer sa nouvelle poétique en justifiant le principe des héros imparfaits. Pour ce faire, le dramaturge adopte une nouvelle stratégie polémique : plutôt que de renvoyer ses adversaires à leurs contradictions, comme dans la préface d’Alexandre, il passe sous silence le reproche le plus gênant pour lui – celui d’être trop galant – pour mettre en avant la critique inverse et se poser ainsi en auteur de grandes tragédies imitées de l’Antiquité.

De cette façon, le dramaturge ouvre son avant-propos par une longue citation de l’Énéide avant de démontrer que tout le sujet de sa pièce est contenu dans ces vers, la seule autre source qu’il concède étant l’Andromaque d’Euripide qu’il a suivie pour le caractère d’Hermione. Il se vante ensuite d’avoir parfaitement respecté les mœurs originales de tous ses personnages, à l’exception de Pyrrhus qu’il reconnaît avoir légèrement adouci afin de respecter les bienséances. Cette concession lui permet d’ironiser contre ses adversaires qui ont malgré tout jugé ce caractère trop violent, et il se moque ainsi de la conception galante et héroïque du personnage tragique qui ne recherche que la perfection romanesque. Enfin, Racine justifie son emploi de héros imparfaits par les règles poétiques issues des anciens, à savoir le principe horacien de la ressemblance du personnage avec son modèle, et le principe aristotélicien de la vertu médiocre constitutive du héros tragique.

Texte

Virgile au troisième livre de L’Énéide

C’est Énée qui parle1.

[NP1] Littoraque Epeiri legimus ; portuque subimus
Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus Urbem.
Sollemnes tum forte dapes, et tristia dona
Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
Et geminas, causam lacrymis, sacraverat Aras...
Dejecit vultum, et demissâ voce locuta est.
O felix una ante alias Priameïa Virgo,
Hostilem ad tumulum, Trojae sub mœnibus altis
Jussa mori ! quae sortitus non pertulit ullos,
Nec victoris heri tetigit Captiva cubile.
Nos patria incensa ; diversa per aequora vectae,
Stirpis Achilleae fastus, Juvenemque superbum
Servitio enixae tulimus, qui deinde secutus
Ledaeam Hermionem, Lacedaemoniosque hymenaeos...
[NP2] Ast illum ereptae magno inflammatus amore
Conjugis, et scelerum Furiis agitatus Orestes
Excipit incautum, patriasque obtruncat ad Aras2.

Voilà en peu de vers tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène3, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs4, et même leurs caractères5, excepté celui d’Hermione dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’Andromaque d’Euripide6.

Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l’Antiquité, que, pour peu qu’on la connaisse7, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés8. Aussi n’ai-je pas pensé qu’il me fût permis de rien changer à leurs mœurs9. Toute la liberté que j’ai prise, ç’a été d’adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade, et Virgile, dans le second10 de l’Énéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n’ai cru le devoir faire11.

Encore s’est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu’il s’emportât contre Andromaque, et qu’il voulût épouser une captive à quelque prix que ce fût12. J’avoue qu’il n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon13 a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n’avait pas lu nos romans14. Il était violent de son natu[NP3]rel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.

Quoi qu’il en soit, le public m’a été trop favorable pour m’embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes, qui voudraient qu’on réformât tous les héros de l’Antiquité pour en faire des héros parfaits15. Je trouve leur intention fort bonne, de vouloir qu’on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souvenir que ce n’est point à moi de changer les règles du théâtre16. Horace nous recommande de dépeindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu’il était, et tel qu’on dépeint son fils17. Et Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe18 de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soient extrêmement bons, parce que la punition d’un homme de bien exciterait plutôt l’indignation que la pitié du spectateur ; ni qu’ils soient méchants avec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Il faut donc qu’ils aient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertu capable de faiblesse, et qu’ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester19.