IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

La Cydippe de Monsieur le Chevalier de Baussays

T. R. F.

Éditeur scientifique : Luke Arnason

Description

Auteur du paratexteT. R. F.

Auteur de la pièceChevalier de Baussays (prénom inconnu)

Titre de la pièceLa Cydippe de Monsieur le Chevalier de Baussays

Titre du paratexteLettre à Monsieur D. R.

Genre du textePréface

Genre de la piècePastorale

Date1632

LangueFrançais

ÉditionParis, Jean Martin, 1633, In-8°. (Numérisation en cours)

Éditeur scientifiqueLuke Arnason

Nombre de pages6

Adresse source

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Baussays-Cydippe-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Baussays-Cydippe-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Baussays-Cydippe-Preface.odt

Mise à jour2015-05-07

Mots-clés

Mots-clés français

GenrePastorale

DramaturgieMaintenir l’intérêt ; suppression de scènes

ActionLongueur ; diversité

ReprésentationLecture / représentation ; prologues ; chœurs ; longueur

RéceptionMauvais goût du public

FinalitéDivertissement

AutreEuripide ; Sénèque ; Lope de Vega ; Homère ; Virgile ; Malherbe ; Guarini ; Le Tasse ; Racan ; Aristote ; Jules César ; métier des armes et de la plume

Mots-clés italiens

GenerePastorale

DrammaturgiaMantenere l’interesse ; soppressione di scene

AzioneLunghezza ; diversità

RappresentazioneLettura / rappresentazione ; prologhi ; cori ; lunghezza

RicezioneCattivo gusto del pubblico

FinalitàDivertimento

AltriEuripide ; Seneca ; Lope de Vega ; Omero ; Virgilio ; Malherbe ; Guarini ; Tasso ; Racan ; Aristotele ; Giulio Cesare ; professione dell’armi e della penna

Mots-clés espagnols

GéneroPastoral

DramaturgiaMantener el interés ; supresión de escenas

AcciónExtensión ; diversidad

RepresentaciónLectura / representación ; prólogos ; coros ; extensión

RecepciónMal gusto del público

FinalidadEntretenimiento

OtrasEurípides ; Séneca ; Lope de Vega ; Homero ; Virgilio ; Malherbe ; Guarini ; Tasso ; Racan ; Aristóteles ; Julio César ; oficio de las armas y de la pluma

Présentation

Présentation en français

La préface de La Cydippe est à peu près contemporaine de celles de Mairet pour La Silvanire, d’Isnard pour La Filis de Scire de Pichou, de Gombauld pour L’Amaranthe et de Rayssiguier pour L’Aminte du Tasse. Comme ces dernières, ce texte présente la pastorale comme un genre moderne et (plus ou moins) régulier, même si l’ambition est moins théorique que celle d’un Mairet ou d’un Gombauld. La particularité de ce texte est de se soucier autant des contraintes de la représentation que de la lecture (assez paradoxalement puisque la carrière littéraire de Baussays restera sans lendemain, et puisque la seule – vague – référence à une représentation de Cydippe est dans cette préface). L’auteur aborde ainsi plusieurs questions relevant de la structure, de la longueur et du déroulement du spectacle, soulevées individuellement par Gombauld, d’Alibray et Mairet.

Comme Gombauld, le préfacier s’oppose à la suppression des chœurs lors de la représentation, au moment même où cette pratique devient quasi-systématique. Il ne se livre toutefois pas à une explication de leur fonction (comme le fait l’auteur de L’Amaranthe1). Afin de conserver au genre pastoral ses ornements traditionnels sans rendre la représentation trop longue, il propose de supprimer certaines scènes de la pièce, sans proposer le système de suppression raisonné d’un d’Alibray2. Il s’attaque ainsi au problème de la longueur excessive des pastorales, évoqué brièvement par Mairet à la fin de la préface de La Silvanire3. Mais contrairement à ce dernier, il reconnaît que la patience du public est limitée et que les meilleurs poèmes ne font pas forcément les meilleurs spectacles. Sans vouloir « plaire au vulgaire », Baussays aurait adapté sa pièce aux contraintes de la représentation afin de « n’ennuyer personne ». C’est dans ce but qu’il aurait composé deux prologues pour sa pièce : un prologue long en alexandrins, destiné à être lu ; et un prologue plus court, en stances et employant des machines, pour la représentation. Autrement dit, il serait prêt à sacrifier la richesse poétique et rhétorique et à exploiter pleinement les ressources spectaculaires du théâtre dans le but de préserver les ornements pastoraux et la forme de la pastorale dans son ensemble.

Baussays apparaît ainsi comme le seul auteur de pastorales qui envisagerait sa pièce comme spectacle autant qu’œuvre littéraire. La préface de sa pièce a donc l’avantage d’aider le lecteur moderne à mieux comprendre la structure et le déroulement de la représentation vers 1630. L’ensemble constitue ainsi un texte qu’on pourrait qualifier de composite, étant à la fois une esquisse (voire une explication) de la représentation et un texte poétique. La position modérée de la préface et son manque de profondeur théorique ont peut-être fait passer Baussays pour un demi-poète (notamment quand le préfacier propose de préserver l’un des prologues et les chœurs, mais de supprimer des scènes de la pièce, ce qui suggère que l’économie de l’action n’en est pas très développée). En même temps, les explications pratiques fournies dans cette lettre donnent l’impression d’avoir été écrites par un auteur inexpérimenté, pour qui l’idée et les détails pratiques d’une représentation (réelle ou éventuelle) ne sont pas encore devenus une chose banale. Baussays n’a plus rien publié après Cydippe : on ne sait si ce fut une balle ou la réception de son œuvre qui mit fin à la carrière de ce guerrier-poète.

Texte

Lettre à Monsieur D. R.4

Monsieur mon cher ami,

{p.3} Étant sur le point de vous écrire, et de vous entretenir des nouvelles que nous apprenons ici de tous les endroits du monde, j’ai pensé que vous ne pouviez rien voir de plus agréable pour vous divertir en votre solitude qu’une pastorale de Monsieur le Chevalier de Baussays5. L’estime que vous faites d’un esprit si excellent vous en donnera d’abord une bonne opinion, mais vous serez étonné d’une œuvre si rare, sortie des mains d’un homme dont l’humeur et la profession ne semblent pas pouvoir souffrir deux heures d’étude. Nous avons bien des choses merveilleuses dans notre langue, mais pour des vers {p.4} nous n’avons jusqu’ici rien vu de semblable : et vous qui savez tout ce que la Grèce, l’Italie et l’Espagne ont produit de beau pour le théâtre, je m’assure que vous direz que rien de tout cela ne s’égale à cet ouvrage. Considérez les meilleurs écrits d’Euripide, de Sénèque, du Tasse, de G[u]arini, de Lope de Vega, vous n’y verrez point des vers si doux, si sonnants, si délicats et si majestueux ; une invention plus agréable, un dessein conduit avec tant de jugement, et une grâce continuelle et divertissante comme dans cet ouvrage. Je m’assure même que vous ne trouverez point de plus beaux vers dans les poèmes héroïques d’Homère, de Virgile et du Tasse. Malherbe nous a laissé des odes qui lui donnent grande réputation, et non pas injustement, car il a surpassé tous les poètes de son temps et ceux qui l’ont précédé dans notre langue. Mais il n’est pas si difficile de bien faire en un petit dessein que dans une pièce de longue étendue. Quand il a voulu entreprendre quelque {p.5} chose de plus longue haleine, ses règles ont perdu beaucoup de leur sévérité, comme on peut aisément connaître dans une traduction6. Au reste, pour venir à ce genre d’écrits, il arrive souvent que les vers approuvés en la lecture ne sont pas bien reçus du théâtre et, au contraire, que ceux que le théâtre admire ne peuvent être lus avec attention. L’Aminte et le Pastor Fid[o], les deux plus belles pastorales de la langue italienne, ont reçu ce mauvais traitement sur le théâtre et surtout du vulgaire, qui préfère à l’Aminte, chef-d’œuvre de poésie, de malheureuses farces, que les honnêtes gens ne veulent pas seulement regarder. Et de notre temps n’avons-nous pas vu ces belles Bergeries7 être méprisées d’une multitude ignorante, qui se pâme de joie au récit de quelques vers impertinents que Malherbe nommait « pois-pilés de l’Hôtel de Bourgogne », et qui8 se plaignait qu’une sotte populace en faisait plus d’état que de ses poésies. Mais il n’avait pas sujet de s’en {p.6} plaindre, si ce n’est peut-être que Boisset9 eut raison de se fâcher de quoi ses doux airs ne seraient pas si bien goûtés sur le Pont-neuf que quelques chansons d’ivrogne, ou de garçon de boutique. Or l’auteur de cette pastorale assemble l’agrément du théâtre et de la lecture, avec tant de perfection que je ne saurais croire qu’on y puisse rien désirer. Ce n’est pas qu’il ait eu dessein non plus que ces grands hommes de plaire au vulgaire, mais il a pris soin de n’ennuyer personne10 : la décoration du théâtre ne parut jamais avec tant d’éclat11. La pièce est un peu longue, mais l’agréable diversité qui s’y trouve la fait sembler petite. Deux ou trois heures ne suffiraient point peut-être à la représenter tout entière, mais on en peut retrancher ce que l’on voudra12. Des deux prologues, l’un est plus propre au théâtre et l’autre contente plus un esprit occupé dans cette étude13. On n’en peut ôter les chœurs et quelques scènes sans que l’ouvrage en semble imparfait14. Quelques-uns {p.7} de ses amis s’étonnent de ce qu’étant d’un métier si peu conforme aux lettres, il veuille employer son temps à composer des vers : mais les armes ne sont point si mal d’accord avec l’étude qu’ils s’imaginent. Le plus vaillant et le plus sage homme qui parut jamais dans la guerre passa une grande partie de sa jeunesse dans la poésie, et ne quitta jamais l’occupation des lettres, ce qu’on peut infailliblement juger de l’excellente histoire que lui-même a composée15. Je confesse bien que s’il faisait comme la plupart de nos beaux esprits, qui mettent leur étude à publier les louanges des grands seigneurs, il ferait en cela quelque chose indigne de lui. Mais son humeur en est tellement éloignée qu’à moins de perdre la raison, jamais on ne le verra dans un amusement si méprisable à sa personne. D’autres se figurent qu’un esprit poétique, s’il n’est dans la folie, au moins qu’il ne saurait avoir la sagesse au souverain degré. Mais cela ne se peut dire que des mauvais poètes, ou des plus médiocres, car si {p.8} nous considérons ceux qui ont excellé dans cette profession, nous trouverons qu’Homère, Virgile, le Tasse, ou notre Malherbe, ont été d’un tempérament aussi juste que Socrate, Aristote, César ou Sénèque le Philosophe, et peut-être que celui qu’on estime le plus sage de notre siècle ne serait pas moins propre au vers qu’au gouvernement d’une monarchie. Mais je fais un plus long discours que je ne m’étais proposé, et je vous entretiens de choses que vous savez mieux qu’on ne vous les saurait dire. Je finirai donc, en vous assurant que je suis de toute mon âme,

Monsieur mon cher ami,

Votre serviteur très

humble, T. R. F.