IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

Ligdamon et Lidias ou La Ressemblance

Scudéry, Georges de

Éditeur scientifique : Baby, Hélène

Description

Auteur du paratexteScudéry, Georges de

Auteur de la pièceScudéry, Georges de

Titre de la pièceLigdamon et Lidias ou La Ressemblance

Titre du paratexteA qui lit

Genre du textePréface

Genre de la pièceTragi-comédie

Date1631

LangueFrançais

ÉditionParis, François Targa, 1631, in-8°.

Éditeur scientifiqueBaby, Hélène

Nombre de pages8

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56261696

Fichier TEIhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/tei/Scudery-Ligdamon-Preface.xml

Fichier HTMLhttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/html/Scudery-Ligdamon-Preface.html

Fichier ODThttp://www.idt.paris-sorbonne.fr/odt/Scudery-Ligdamon-Preface.odt

Mise à jour2012-12-04

Mots-clés

Mots-clés français

GenreTragi-comédie / tragédie

SourcesL’Astrée

SujetImité ; inventé ; historique ; adaptation et invention

DramaturgieNon respect des règles

LieuVariété des lieux

TempsÉtroitesse des vingt-quatre heures

RéceptionDoctes

ExpressionHardiesse du langage dramatique

MetadiscoursTradition de la préface

Relations professionnellesRelations non vénales avec les comédiens et l’imprimeur ; le métier de poète

AutreLa plume et l’épée

Mots-clés italiens

GenereTragicommedia / tragedia

FontiL’Astrée

ArgomentoImitato ; inventato ; storico ; adattamento e invenzione

DrammaturgiaNon rispetto delle regole

LuogoVarietà dei luoghi

TempoStrettezza delle ventiquattro ore

RicezioneDotti

EspressioneArditezza el linguaggio drammatico

MetadiscorsoTradizione della prefazione

Rapporti professionaliRapporti non mercantili con i comici e l’editore ; professione del poeta

AltriLa penna e la spada

Mots-clés espagnols

GéneroTragicomedia / tragedia

FuentesL’Astrée

TemaImitado ; inventado ; histórico ; adaptación e invención

DramaturgiaFalta de respeto de las reglas

LugarVariedad de lugares

TiempoVeinticuatro horas demasiado restrictivas

RecepciónLeídos

ExpresiónAudacia del lenguaje dramático

MetadiscursoTradición del prefacio

Relaciones profesionalesRelaciones no venales con los actores y el impresor ; el oficio de poeta

OtrasLa pluma y la espada

Présentation

Présentation en français

Publiée en 1631 (l’achevé d’imprimer est daté du 18 septembre), Ligdamon et Lidias est la première pièce créée par Georges de Scudéry qui, après une carrière militaire, se lance avec succès dans les belles lettres. Cet avis au lecteur constitue la première étape d’une série de textes sur le théâtre, activité méta-théâtrale qui atteint son apogée lors de la Querelle du Cid (1637). L’avis au lecteur de Ligdamon et Lidias contient déjà les axes essentiels d’une poétique tragi-comique à laquelle Scudéry sera longtemps fidèle. S’inscrivant ici dans la querelle des unités qui bat son plein en cette année 1631, Scudéry prend le parti des irréguliers et rejoint la position défendue par Mareschal dans la préface de La Généreuse Allemande, publiée quelques mois auparavant (achevé d’imprimer du 18 novembre 1630). Il refuse l’étroitesse et la contrainte des trois unités, temps, lieu et action, au motif de la beauté et de l’éclat que produit la variété.

Du fait que la pièce qu’il présente est directement empruntée à L’Astrée mais qu’elle s’en éloigne sur divers plans, Scudéry revendique la liberté de l’invention dans le geste adaptatif. A l’occasion de cette question poétique centrale, Scudéry laisse ainsi voir sa préférence pour le matériau plus souple que fournit la fiction, ce qui expliquera l’écrasante domination de la tragi-comédie dans son œuvre de dramaturge. Il aborde aussi les questions de langue et de style et prolonge, après la préface de l’Amaranthe de Gombauld (achevé d’imprimer du 12 juillet 1631), la distinction entre poésie lyrique et poésie dramatique, celle-ci ajoutant la majesté à la douceur de celle-là. Remarquable par la distance ironique qui l’anime, cet avis au lecteur souligne l’artifice de l’entreprise liminaire d’auto-justification, et affiche dans le même temps une grande assurance, voire une impertinence qui explique que l’histoire littéraire ait pu surnommer son auteur le « Matamore des Lettres ».

Texte

A qui lit

[NP1] Maintenant que je suis devenu Livre, et qu’il t’a coûté de l’argent pour savoir mon nom, je me trouve obligé de t’entretenir. Il est vrai que je prends un mauvais sujet, puisque c’est de moi que je te parle. Mais une coutume aussi forte qu’une loi, entre nous autres Messieurs les auteurs, me force à faire le sot par compagnie. Je m’en vais te prier d’excuser des fautes que je ne crois pas qui soient en mes ouvrages, et me donner moi-même une louange, que je devais1 attendre de toi. J’espère que cette extravagance ne t’étonnera point, parce qu’elle est ordinaire, et qu’aujourd’hui tous nos écrivains sont des Espagnols Français en rodomonta[NP2]des2, ou, par leur humilité étudiée, de ces philosophes qui font rapetasser leurs habits neufs à dessein de paraître pauvres. Écoute donc je te supplie, si je saurai mentir de bonne grâce, en te parlant de mes écrits.

La profession que je fais étant toute pleine de franchise, m’oblige à porter le cœur sur les lèvres, et à t’avertir que dans la musique des sciences je ne chante que par nature. Je suis né fils d’un père3 qui, suivant l’exemple des siens, a passé tout son âge dans les charges militaires, et qui m’avait destiné dès le point de ma naissance à une pareille forme de vivre : je l’ai suivie et par obéissance et par inclination. Toutefois ne pensant être que soldat, je me suis encore trouvé poète ; ce sont deux métiers qui n’ont jamais été soupçonnés de bailler de l’argent à usure, et qui voient souvent ceux qui les pratiquent dans la même nudité où se trouvent la Vertu, l’Amour, et les Grâces, dont ils sont les [NP3] favoris. Or ces neuf jeunes Pucelles de trois ou quatre mille ans4, qui ne donnent que de l’eau à boire à leurs nourrissons, les laissant dans la nécessité de chercher du pain ; ces Filles, dis-je, qui n’ont pour biens meubles que des luths et des guitares, m’ont dicté ces vers que je t’offre, sinon bien faits, au moins composés avec peu de peine5. Si tu les lis sans les mépriser, j’en aurai une extrême obligation à ta courtoisie ; si tu les méprise[s] en les lisant, je tâcherai de me venger de ton humeur dédaigneuse ; et si tu ne les lis point du tout, crois que ce sera le moindre de mes soucis, car je ne bâtis pas ma réputation sur celle de mes vers, j’ai des desseins bien plus relevés ; la poésie me tient lieu de divertissement agréable, et non pas d’occupation sérieuse6. Si je rime ce n’est qu’alors que je ne sais que faire, et n’ai pour but en ce travail que le seul désir de me contenter : car bien loin d’être mercenaire, l’imprimeur et les comédiens témoigneront que je ne leur ai pas vendu ce qu’ils ne me pouvaient payer. Tu couleras [NP4] aisément par-dessus les fautes que je n’ai point remarquées, si tu daignes apprendre qu’on m’a vu employer la plus longue partie du peu d’âge que j’ai à voir la plus belle et la plus grande de l’Europe ; et que j’ai passé plus d’années parmi les armes, que d’heures dans mon cabinet, et beaucoup plus usé de mèche en arquebuse qu’en chandelle ; de sorte que je sais mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux carrer les bataillons que les périodes. Mais pour satisfaire ceux qui peut-être trouveront mauvais que le roman7 de ma pièce n’ait pas exactement suivi L’Astrée8, voici comme je pare leur estocade ; ils sauront que tous les poèmes tragiques, tragi-comiques, comiques, et [les] pastorales, qui sont accommodés à l’usage du théâtre, tirent leur argument de l’histoire ou de la fable9 ; ceux qui sont historiques obligent celui qui les réduit dans l’ordre de la scène à suivre les mêmes événements qui sont décrits dans leur auteur, permettant néanmoins d’y changer beaucoup pour [NP5] embellir d’autant plus l’action : ainsi l’ont pratiqué tous les tragiques. Mais lorsqu’on traite un sujet fabuleux tiré des poètes ou des romans, de la nature desquels se trouve le mien, l’on a la liberté d’autant plus grande que l’auteur de l’aventure ne s’est pas lui-même assujetti à la vérité ; si bien qu’en ce cas on est dans le pouvoir de suivre si l’on veut son dessein purement, d’y changer ou diminuer si bon vous semble, et d’y ajouter s’il vous agrée ; de sorte qu’on n’est pas tenu de traiter religieusement les fables, puisqu’on peut sans faillir se licencier10 d’innover aux histoires11. Il vient de me souvenir que certains demi-savants ont remarqué que les personnages de ma tragi-comédie y parlent des Dieux en plurier12, chose mal à propos (disent-ils) parce que les vieux Gaulois n’en adoraient qu’un seul sous les noms de Tautates, Tharamis, Belenus, Hesus13 : mais j’apprends à ces docteurs d’Astrée, que partout où les Romains étendaient leurs conquêtes, ils ne man[NP6]quaient jamais d’y établir le culte de leur religion. Et de fait feu Monsieur d’Urfé, plus judicieux que ces ânes masqués sous l’habit d’un homme, n’a point failli de bâtir dans Marsilly, un temple de Jupiter Capotas, et un autre de Minerve Peone14. Je te prie donc, Lecteur, de croire qu’il n’y a pas une seule parole dans mes ouvrages que je ne défende avec des raisons assez fortes, pour faire voir que ceux qui me blâmeront n’en ont point. Je ne suis pas si peu versé dans les règles des anciens poètes grecs et latins, et dans celles des modernes espagnols et italiens, que je ne sache bien qu’elles obligent celui qui compose un poème épique à le réduire au terme d’un an, et le dramatique en un jour naturel de vingt-quatre heures, et dans l’unité d’action et de lieu ; mais j’ai voulu me dispenser de ces bornes trop étroites15, faisant changer aussi souvent de face à mon théâtre que les acteurs y changent de lieux ; chose qui selon mon sentiment a plus d’éclat que la vieille co[NP7]médie. Que s’il y a encore de certains éplucheurs de syllabes16, qui ne mettent la perfection d’une pièce qu’en la seule économie des mots, qui s’amusent à ergoter sur mes vers, je leur apprends que cette molle délicatesse ne se trouve jamais dans les tableaux17 hardis qui, bien qu’admirables, ne se doivent pas regarder de si près. Mais malgré toutes mes raisons je prévois qu’indubitablement je serai choqué des pédants, et de quelques cavaliers ; des uns à cause que j’ai été longtemps à Rome, sans tarder guère au pays latin18 ; des autres absolument, parce que j’écris, s’imaginant que c’est un entretien indigne d’un gentilhomme. Aux piliers de classe, je leur repars que l’étude n’est point enclavée dans une langue particulière, et que toutes les sciences étant fondées dessus le sens naturel, je les trouve dans le mien, comme les premiers doctes les ont jadis rencontrées dans le leur, et les étale en langage de mon pays, ainsi qu’ils les ont traitées en celui de leur patrie. Aux valets de chiens19, je leur dirai [NP8] que parmi tant de cors et de cornes qu’ils ont, ce n’est pas merveille de leur voir donner un jugement cornu. Et quand même20 ce serait manquer21 que de se servir ensemble d’une épée et d’une plume, je tiens cette faute glorieuse, qui m’est commune avec César22 : et j’ose croire que cet ouvrage aura assez de mérite et de bonne fortune pour durer plus que la fausseté de leur opinion, et pour recevoir de la vertu d’un autre siècle l’estime que l’ignorance du sien lui aura refusée.

Jusqu’ici, mon Lecteur, j’ai joué le personnage d’un poète, je commence en finissant celui d’un homme plus raisonnable ; pour t’assurer que tant s’en faut que je participe à cet amour déréglé qu’ils témoignent pour les productions (je ne dis pas de leur esprit, car ils n’en ont point,) mais de leurs fantaisies ; qu’au contraire je te proteste que si je connais quelque dégoût au public23, que la première partie de mes œuvres sera la dernière de mes folies.