IdT – Les idées du théâtre


 

Préface

La Sylvanire, ou la Morte-vive

Urfé, Honoré d’

Éditeur scientifique : Garnier, Sylvain

Description

Auteur du paratexteUrfé, Honoré d’

Auteur de la pièceUrfé, Honoré d’

Titre de la pièceLa Sylvanire, ou la Morte-vive

Titre du paratexteAu lecteur

Genre du textePréface

Genre de la pièceFable bocagère

Date1627

LangueFrançais

ÉditionParis, Robert Fouet, 1627, in-8°.

Éditeur scientifiqueGarnier, Sylvain

Nombre de pages17

Adresse sourcehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f15.image.r=sylvanire+d%27urfé

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Mise à jour2015-05-12

Mots-clés

Mots-clés français

GenreFable bocagère

DramaturgieVraisemblance

FinalitéPlaire / profiter

ExpressionVers libres ; vers mêlés ; rime ; versification gréco-latine / versification vulgaire ; sentences

AutreProgrès dans les arts ; L’Arioste ; Guarini ; Le Tasse ; Aristote ; Eschyle ; Sophocle ; Térence

Mots-clés italiens

GenereFavola boschereccia

DrammaturgiaVerosimiglianza

FinalitàDilettare / dare profitto

EspressioneVersi sciolti ; versi mescolati ; rima ; versificazione greco-latina / versificazione volgare ; sentenze

AltriProgressi nelle arti ; Ariosto ; Guarini ; Tasso ; Eschilo ; Sofocle ; Terenzio

Mots-clés espagnols

GéneroFábula silvestre

DramaturgiaVerosimilitud

FinalidadAgradar / aprovechar

ExpresiónVersos libres ; versos mezclados ; rima ; versificación greco-latina / versificación vulgar ; sentencias

OtrasProgreso en las artes ; El Ariosto ; Guarini ; Tasso ; Aristóteles ; Esquilo ; Sófocles ; Terencio

Présentation

Présentation en français

Cette préface, l’une des premières – si ce n’est la première – à témoigner aussi directement de la pénétration des réflexions dramatiques italiennes en France au xviie siècle, occupe une place presque aussi singulière sur le plan théorique que la pièce qu’elle accompagne pour la pratique théâtrale. Elle peut en effet se targuer d’une double, voire d’une triple originalité : sur la forme de l’écriture dramatique, tout d’abord, en défendant l’usage du vers libre au théâtre ; sur la double finalité du poème dramatique, ensuite, en adoptant à la fois ce qui sera le précepte phare de la dramaturgie régulière, la vraisemblance, et le but visé par la dramaturgie irrégulière, le plaisir ; et, enfin, sur la forme même de l’argumentation dans la mesure où Honoré d’Urfé prend une position moderne sur le fond, mais appuyée sur l’imitation des Anciens. Si ces deux derniers points sont probablement le fruit de la lecture directe de Guarini, le Compendio della poesia tragicomica constituant un intertexte privilégié pour cette préface1, la singularité de l’avis Au lecteur de La Sylvanire est également due au contexte particulier dans lequel il s’inscrit puisqu’il occupe une position charnière à plus d’un titre : d’une part, la réflexion d’Honoré d’Urfé fait le lien entre l’imitation des pièces italiennes, telle que la pratiquaient Racan et Mairet entre 1620 et 1625, et l’adoption des théories dramatiques venues d’Italie, dont témoignent les textes de Chapelain et du même Mairet à partir de 1630 ; et, d’autre part, elle constitue un véritable pivot entre les querelles sur l’élocution des années 1624-1628 et les polémiques sur la dramaturgie proprement dite qui se développeront par la suite, puisque c’est par le biais de questions d’élocution – l’emploi de vers libres et l’absence de sentences – qu’Honoré d’Urfé introduit les deux notions centrales de la modernité que sont la vraisemblance et la fin ludique du poème dramatique. De cette façon, Honoré d’Urfé commence son texte en affirmant que c’est l’observation des Italiens qui lui a permis de comprendre que, si la pratique du vers libre était une innovation par rapport à la tradition poétique, elle était en réalité une restitution de la pratique des dramaturges anciens, appuyée par l’autorité d’Aristote2, puisque les vers iambiques de ces derniers avaient la même finalité que les vers non rimés : imiter la conversation ordinaire au nom de la vraisemblance que doit observer le poème dramatique. Puis, après avoir réfléchi à la question des variations de mesure de vers pratiquées par les Italiens en regard des spécificités de la versification française, et avoir justifié le recours ponctuel à des vers rimés, il explique n’avoir pas imité les Anciens pour ce qui est de l’emploi des sentences : les temps ne sont plus les mêmes, et la poésie doit désormais chercher à plaire avant de profiter moralement.

Texte

Au lecteur

[NP1] J’avoue que la première fois que je me mis à lire les tragédies, comédies, tragi-comédies, pastorales, et fables bocagères3, italiennes, avec attention, je demeurai grandement étonné qu’eux seuls entre tous les poètes qui écrivent en langue vulgaire, composaient tels poèmes en vers non rimés, mais libres, ainsi qu’ils les nomment4 ; car je savais bien, que les vers latins, et les grecs ne se faisaient que d’un certain nombre de syllabes, longues, et brèves, qui disposées par des pieds rendaient le vers entier et parfait. Mais qu’au contraire toutes les langues maintenant vivantes, ne se contentant pas de ce nombre de syllabes, y ajoutaient la consonance de la rime, sans laquelle le vers ne s’estimait point être parfait, et que cela avait même été cause que l’empire grec, et le romain, venant à tomber entre les mains de divers peuples, dont ces langues vulgaires ont été introduites dans l’Europe, plusieurs de ce siècle-là voulurent non seulement rimer [NP2] leurs vers vulgaires, mais les latins mêmes, tant ils étaient attachés, par la coutume, à cette consonance de syllabe. D’autre côté, je considérais que sans vanité les Italiens se peuvent vanter d’être aujourd’hui les plus exact[s] observateurs des lois de la poésie dramatique, tant en la composition, qu’en la représentation de tels poèmes : je ne pouvais m’imaginer que ce ne fût avec beaucoup de raison qu’ils en eussent banni la rime de cette sorte : eux, dis-je, qui ont si bien et si heureusement expliqué5 leurs pensées en tant d’autres si beaux vers rimés, avec lesquels ils ont élevé leurs poésies au plus haut degré, qu’il semble que leur langue puisse atteindre : car je voyais le Tasse, duquel La Jérusalem6 est admirable ; l’Arioste dont le Roland Furieux a tant été approuvé de chacun ; le Guarini, de qui les vers lyriques sont si pleins d’esprits, et d’amour ; le premier avoir fait son Torrismond7, et son Aminte, en vers libres, et non rimés ; l’autre tant de comédies et tragédies de même sorte8 ; et le dernier son Pastor fide9 : et tous ces poèmes être tellement approuvés avec raison de chacun, que j’eusse pensé faire un grand tort à de si grands personnages, de croire que la seule raison de déployer leurs pensées avec moins de contraintes, leur eût fait choisir cette sorte de [NP3] vers libres, puisqu’ils ont fait paraître en tant d’autres écrits qu’ils possédaient de façon10 la rime, qu’ils l’ont toujours fort heureusement fait obéir à leurs conceptions, et non pas leurs conceptions à la rime11 ; outre que l’italienne étant si abondante, et si licencieuse, il n’y a pas apparence qu’en ce seul genre d’écrire ils eussent voulu en user ainsi, ayant moi-même plusieurs fois éprouvé, lorsque j’ai mis quelque chose en vers, que la contrainte de chercher la rime fait naître bien souvent de plus belles pensées que l’on n’a pas eues12 dès le commencement13 : et semble qu’en cela l’esprit fasse comme le caill[ou], qui frappé et refrappé, jette des étincelles de feu, au lieu qu’auparavant il était tout froid et sans lumière.

Après avoir donc longuement discouru de cette sorte en moi-même, je reconnus enfin avec combien de raisons les plus savants ont dit que l’admiration était le commencement de la connaissance14 : car après avoir admiré en eux cette sorte d’écrire, je vins enfin, ce me semble, à la connaissance de la raison qui leur en faisait user ainsi, qui est telle.

S’il est vrai que la perfection de chaque chose soit mise en la fin pour laquelle elle a été produite ou inventée, infailliblement [NP4] celle-là sera la plus parfaite qui parviendra le mieux à sa fin. Or le but principal que se proposent les poèmes que nous nommons dramatiques, c’est de représenter, le plus parfaitement qu’il leur est possible, le personnage qu’ils font parler sur le théâtre15 ; que si cette parfaite représentation est la fin principale où ils tendent, n’est-il pas vrai que les Italiens ont eu raison de bannir les rimes de leurs tragédies, comédies, pastorales, et semblables, puisqu’aussitôt que l’on les fait parler en rime, l’on sort incontinent16 de cette vraisemblance qui est leur principal but ?17 Car qui serait celui qui se pourrait empêcher de rire, s’il oyait un roi à la tête de son armée parler en rime à ses soldats, ou bien un marchand faire ses comptes avec son facteur18 en vers rimés ? Et n’est-ce pas commettre cette même faute que de rimer les tragédies et les comédies ?19

C’est la vérité que cette raison me contenta grandement, et m’étonnai que jusques à cette heure tant de savants et grands personnages, qui ont écrit en notre langue un grand nombre de tragédies, n’eussent reconnu cette vérité, et dès le commencement j’eus opinion qu’ils n’avaient voulu apprendre leurs leçons des poètes qui écrivaient en langue vulgaire, mais seulement des Grecs et des [NP5] Latins ; et voyant que ceux-ci écrivaient en vers leurs tragédies et comédies, et n’ignorant pas que le vers français se composait du nombre de syllabes, et de la rime, ils pensèrent être obligés à les rimer pour les imiter entièrement20. Mais recherchant exactement de quelle sorte les Grecs et les Latins ont écrit, je trouvai que les Italiens avaient eu la vue plus claire que les nôtres : car il est bien vrai que les Grecs et les Latins ont écrit leurs tragédies et comédies en vers ; mais si nous considérons quelles sortes de vers ce sont, nous connaîtrons qu’ils ont choisi ceux qui étant récités, ne peuvent presque être reconnus pour vers : car tout ainsi que les Italiens ont banni de leurs représentations la rime, parce qu’elle fait reconnaître trop apparemment que ce sont des vers21 ; de même les Grecs et les Latins ont chassé des leurs, tous ceux qui ont quelque cadence sensible et reconnaissable22, comme les hexamètres, par leur dactyle, suivi toujours du spondée à la fin, et la chute du milieu, et de la fin du pentamètre23 : si bien qu’il est vrai que ce sont des vers, parce que la poésie ne peut être écrite qu’en vers24 ; mais il est vrai aussi que le plus habile poète ne saurait reconnaître, lorsque l’on récite Térence, si ce sont des vers, que ceux avec les[NP6]quels il fait parler les personnages qu’il introduit.

Et pour montrer que cette opinion est véritable, ce grand Aristote qui n’a rien ignoré de tout ce que la nature lui a pu enseigner, ou que par la connaissance de la nature l’on peut apprendre dans son Art poétique, en montre bien la vérité, lorsque parlant des vers dont les poètes ont écrit leurs tragédies, il dit ainsi :

La tragédie ayant été variée de plusieurs et divers changements, s’est enfin arrêtée, après avoir rencontré ce qui était convenable à sa nature. Eschylus25 fut le premier qui au lieu d’une personne en mit deux, et qui diminua ce qui était autour du chœur, et introduisit les discours des premières parties. Sophocles26 trois personnes, et l’ornement de la scène. Depuis elle s’acquit assez tard la grandeur et la gravité : car auparavant elle ne traitait que de petites fables, et avec une façon de parler ridicule, et ce fut lorsqu’elle eut changé la représentation satyrique27. Incontinent après28, au lieu du vers tétramètre, elle adopta le iambique29, parce qu’auparavant elle usait de tétramètre, comme plus propre à la satire, et aux actions et sautements30. Mais lorsque les discours alternatifs furent reçus, la nature même trouva le vers qui leur [NP7] était propre, car c’est un argument très fort que le iambique est propre à cette façon de parler l’un à l’autre, puisqu’en discourant ensemble plusieurs iambiques nous échappent, ce qui n’advient point des hexamètres que fort rarement, ni sans outrepasser les termes des entretiens ordinaires31.

Si dès le commencement j’eusse jeté les yeux sur ce passage d’Aristote, je n’eusse pas eu grand peine d’entendre, ni pourquoi les Italiens ont laissé la rime, ni à quelle occasion ils ont entremêlé diverses sortes de vers en leurs scènes ; car j’eusse bien incontinent entendu que c’était pour suivre en cela la nature des discours et entretiens ordinaires, qui requièrent que quelquefois la période s’abrège, ou soit plus longue, selon les réponses et répliques, et qui surtout ne peuvent souffrir sans risée la rime de laquelle jusques ici tous nos Français ont usé : et cette considération fut cause, que désirant avec passion que notre langue, qui ne cède à nulle autre, soit en douceur, soit en gravité, ni en abondance de paroles propres et signifiantes, ne fût non plus inférieure à pas une en cette sorte de poésie, je pris envie de défricher ce chemin, non encore reconnu de nos Français, ne faisant point de doute que tant de beaux esprits qui ont enrichi la France de tant de [NP8] riches poèmes, et qui tous les jours la remplissent de gloire par leurs divins écrits, s’ils voulaient s’y employer, n’enlevassent en peu de temps, et les couronnes, et les lauriers à toutes les autres nations, qui se vantent de nous surpasser en ce seul genre d’écrire32.

Mais aussitôt que je mis la main à la plume pour leur faire voir une pastorale de cette façon, je prévis bien que plusieurs la trouveraient étrange, et peut-être d’un goût assez fâcheux, comme ordinairement sont presque toutes les viandes inaccoutumées. Je savais bien que les nouveautés sont grandement sujettes d’êtres désapprouvées, et qu’en quelques anciennes républiques, les auteurs couraient fortune bien souvent d’en être punis33 : je voyais que la coutume qui exerce une si puissante tyrannie en l’âme du peuple, ne recevait point de vers parmi nous sans être rimés34, et que ceux qui les avaient voulu introduire, quoiqu’ils eussent une grande autorité, n’avaient guère été approuvés de personne35 ; et je n’ignorais pas que mon crédit ne fût trop faible, pour obtenir ce que l’on avait refusé à de si grands personnages : et bref je connaissais assez que la rime dans le vers est un fard qui couvre plusieurs rides et plusieurs défauts36, et qu’il fallait que le poème qui se présenterait à une si [NP9] vive lumière que celle des yeux de la France, abondante en tant de grands et de divins esprits, eût un visage bien beau, et un teint bien net, s’il ne se ternissait aux rayons de tant de soleils.

Mais plus puissant encore que toutes ces considérations fut l’extrême désir que j’eus de nous ouvrir un chemin par où le poème tragique et comique pût parvenir à la perfection, qui jusques ici lui avait été déniée : et ainsi passant par-dessus toutes37 ces doutes, je me résolus d’essayer si nos Français, qui en la plupart des choses ne sont guère ennemis de la nouveauté, voudraient recevoir celle-ci, qui est fondée sur tant de raisons, d’autorités, et d’exemples.

Mais il est vrai que quand je voulus former une pastorale de ces vers, je me déçus38 grandement ; car ayant devant mes yeux pour mon patron la façon d’écrire des Italiens, et m’y voulant conformer autant que notre langue le pouvait souffrir, je me laissai emporter à une erreur, de laquelle je ne me39 pris garde que bien tard : car les Italiens avec beaucoup de jugement n’ôtent pas seulement la rime des poèmes dramatiques : mais de plus en diversifient les vers, les mêlant de longs et de courts, selon que le sujet le requiert. Et cela d’autant qu’encore que les {NP10 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f24} vers ne soient pas rimés, si nous en oyons toutefois plusieurs de suite, et tous mesurés à une même quantité de syllabes, les moins pratiqués en ce métier, reconnaîtront en fin40 que ce sont des vers, ce qui contreviendrait au dessein qu’ils ont de les cacher : et pour ôter cette connaissance même aux oreilles plus délicates41, ils ont entremêlé42 leurs vers, avec beaucoup de jugement, de différente quantité de syllabes, selon que le discours le requiert, et qu’il est plus vraisemblable que la période se doive terminer, en parlant l’un avec l’autre, ce qu’ils ont appris des anciens tragiques et comiques, et principalement de Térence43.

Ayant donc opinion que je devais pour cette raison entremêler toute sorte de vers, sans autre égard que de conduire la période où elle se devait reposer44 : je reconnus enfin que je m’étais déçu, à cause que je n’avais pas jeté l’œil sur une délicatesse qu’a notre vers, et que les Italiens méprisent45, à savoir la césure, ou autrement le repos que nous faisons aux vers alexandrins toujours sur la sixième syllabe, et au vers commun sur la quatrième, au lieu que les Italiens la mettent où bon leur semble, et quelquefois l’en bannissent du tout, comme l’on peut voir au second vers de l’Aminte du Tasse :

{NP11 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f25} Dai piaceri di Venere Lontana46.

Et quoiqu’ils disent que c’est pour rendre leurs vers plus graves et plus ressemblants aux Grecs et aux Latins, qui pour éviter cette séparation et ouverture ont estimé le vers meilleur lorsque les pieds entrent d’un mot à l’autre comme des chaînons qui s’entre-attachent, si est-ce que47 la douceur du nôtre ne peut supporter cette privation de repos, ni même le changement de lieu sans une grande offense à l’oreille.

Après avoir donc fait une longue considération sur toutes ces choses, je remarquai, qu’il n’y avait que le vers de six à sept syllabes qui redoublé fait l’alexandrin, et le vers commun48, qui pussent bien souffrir d’être couplés ensemble : et cela d’autant que le vers commun étant formé de deux membres, le premier de quatre, et le second de six ou de sept s’il est féminin, la fin du vers commun tombait en la structure du vers de six, si bien que sans offenser l’oreille, l’on entre de l’un en l’autre insensiblement49. Ce que j’ai voulu dire, afin que si quelqu’un s’y veut essayer, il [ne] soit [pas] déçu comme j’ai été50.

Il reste encore, ce me semble, que je satisfasse à deux oppositions que ceux qui prendront la peine de lire cette fable bocagère me pourraient faire ; l’une, pourquoi étant si en{NP12 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f26}nemi de la rime dans cette sorte de poème, l’on voit toutefois que j’y en ai mis en plusieurs lieux : et l’autre, pourquoi faisant profession d’être si religieux imitateur des poètes grecs et latins, je n’ai pas toutefois rempli mes scènes de fréquentes sentences51, comme nous voyons qu’ils ont fait.

Et pour répondre à la première, je dirai que je ne suis point ennemi de la rime, sinon en tant que52 dans ces représentations elles sont contraires à la vraisemblance, mais lorsqu’elles y peuvent être reçues sans y contrevenir, je les approuve et m’en sers, et d’effet d’autant que53 toujours les proverbes, et bien souvent les sentences sont rimées54, je ne fais point de difficulté d’en faire de même : et de plus bien souvent je rime les réponses et les répliques qui sont courtes, parce qu’en nos discours ordinaires nous en faisons plusieurs fois de même, me semblant que le passage allégué d’Aristote, non seulement me le permet, mais presque me commande d’en user ainsi. Car puisqu’il approuve le vers iambique dans les tragédies, parce, dit-il, qu’en nos discours ordinaires il nous en échappe plusieurs sans y penser, il me semble que de même il nous ordonne d’y admettre tout ce que dans ces mêmes discours nous voyons ordinairement survenir. Il est bien vrai que d[’]au{NP13 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f27}tant que ces proverbes qui roulent par la bouche du peuple, quoique rimés, n’ont pas toutefois le plus souvent une rime exacte et parfaite, mais se contentent d’obtenir une certaine consonance qui retient quelque chose seulement de la rime, aussi y en ai-je laissé couler à dessein plusieurs fausses et défaillantes, exprès pour mieux imiter ceux qui parlent55. Que si j’en ai usé de même aux réponses et aux répliques qui sont de peu de paroles, je l’ai fait pour la même raison ; car nous voyons bien souvent qu’en semblable occasion en parlant l’un avec l’autre, nous répliquons avec quelque rime entière ou fausse, cela n’importe, parce que véritablement en tel lieu la rime sert d’une subtile réponse : tout ainsi qu’une épée atteignant de la pointe passe bien plus avant dans le corps, que quand elle frappe du tranchant, cette pointe aussi de la rime, pourvu qu’elle ne soit point mendiée56 en ces courtes répliques, pousse et engrave57 bien mieux dans notre âme ces proverbes, sentences, et petites subtilités que nous ne saurions faire autrement.

Quant à ce que je n’ai pas imité la façon d’écrire de ces anciens comiques et tragiques, en la grande quantité des sentences dont ils ont presque rempli toutes leurs scènes ; je réponds qu’en cela j’ai voulu suivre {NP14 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f28} l’ordonnance des sages, qui nous commandent de nous accommoder au temps58, la sévérité de ces premiers hommes était telle qu’ils ne pouvaient rien approuver qui ne fût sérieux, et leurs esprits étaient tellement accoutumés à cette so[r]te de nourriture, que toutes les autres leur semblaient de mauvais goût : je crois que maintenant les rois et les princes ne se plairaient guère à n’être servis en leurs tables que du bouillon noir de Sparte59, et duquel je pense qu’à cette heure leurs chiens à peine voudraient tâter.

Nous voyons que non seulement les arts sont changés, mais les lois, voire la nature même ; n’est-il pas vrai que la musique de notre temps est tout autre que celle de ces Anciens ; que l’architecture et l’art de bâtir est différente60 ; que la façon que nous avons de faire la guerre n’est point celle dont ils usaient ; n’avons-nous point changé sur la mer les trirèmes, et sur la terre les catapultes, les tortues61, les balistes et semblables ? Mais les lois en Sparte ne permettaient-elles pas le larcin62, et les nôtres ne le châtient-elles pas ? Et la nature des hommes n’est-elle pas changée, puisque nous lisons que quelques Romains étant venus dans la Gaule écrivaient à Rome, comme par merveille, qu’ils avaient trouvé des hommes qui man{NP15 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f29}geaient deux fois le jour63 ; et maintenant nous voyons que la plus grande part ne saurait se contenter à moins de quatre repas ?

De sorte que si nous le voulons bien considérer, nous trouverons que nous retenons64 bien les arts et les sciences de l’invention de ces sages anciens, mais que la polissure65 nous en est venue et du temps et de l’usage ; et que si la poésie n’avait point changé elle serait peut-être la seule de toutes les choses humaines qui aurait eu ce privilège : ce n’est pas qu’en cela je veuille préférer ceux de notre siècle à ces Anciens, quoique peut-être en avons-nous bien qui ne leur cèdent point : mais je dirai bien sans arrogance, que nous voyons plus qu’eux, car tout ainsi qu’un nain étant sur la tête d’un géant, verra quoique plus petit, plus loin que ne fera pas ce grand colosse66, de même ayant les inventions de ces grands Anciens, et par ainsi étant sur leurs têtes, nous voyons sans doute plus avant qu’ils n’ont pas fait, et il nous est permis, sans les outrager de changer et polir ce qu’ils ont inventé.

Or, le changement que la poésie a reçu a été principalement pour ce sujet. Lorsque ces sages Anciens l’inventèrent, ce fut pour instruire les peuples avec plus d’autorité et de crédit ; car ce langage mesuré et différent d[e] {NP16 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f30} leur ordinaire, et duquel, comme dit Platon67, les dieux parlaient, avait une grande puissance à leur persuader tout ce qu’ils voulaient. De sorte que le but principal de la poésie était en ce temps-là de profiter. Et toutefois comme l’on donne aux enfants la médecine amère, mais salutaire dans un vase, dont les bords sont bien souvent couverts de quelque douceur ; de même y ajoutèrent-ils quelques gracieuses fables, pour leur rendre plus agréables les salutaires enseignements qu’ils leur donnaient68, si bien qu’en ce temps-là le but essentiel de la poésie était de profiter, et par accident de plaire : au contraire maintenant notre poésie a pour but essentiel de plaire, et par accident de profiter. Ce qu’il ne faut pas trouver étrange, puisque ce changement est procédé69 d’un moyen que nous avons d’enseigner le peuple, duquel ces sages Anciens étaient privés, car ils n’avaient que ces représentations publiques, avec lesquelles ils blâmaient les vices de leur temps, découvraient les finesses70 des méchants, et les incitaient à la vertu, et cela était cause qu’ils remplissaient leurs scènes de ces fréquentes et continuelles sentences que nous y lisons, et n’y joignirent le délectable que pour y arrêter ces peuples, comme les petits enfants avec du sucre.

{NP17 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8606999n/f31} Mais nous qui par la grâce de Dieu sommes en un siècle si riche de prédicateurs, qui enseignent si assiduellement71 les hommes de toute qualité, les retirent du vice et les poussent à la vertu, notre poésie infailliblement demeurerait inutile, si elle faisait seulement profession d’instruire, et le poète qui n’aurait que ce dessein, en nos jours se travaillerait72 inutilement73.

Je ne dis pas que nous devions entièrement rejeter cette partie, mais si74 sais bien que le principal dessein du poète doit être maintenant de plaire, et par accident de profiter, afin que si les remèdes que nous y proposons contre les vices ne sont de ces fortes médecines qui travaillent beaucoup le patient, elles ressemblent pour le moins à ces pilules usuelles pour lesquelles il ne faut point tenir la chambre, ni interrompre nos exercices ordinaires.

J’avoue donc que m’accommodant à notre âge, mon dessein a été de plaire, et par accident de profiter ; que si je n’y ai pu atteindre, je serai bien aise que quelque autre plus heureux que moi y emploie sa plume, m’estimant trop bien satisfait de mon entreprise, si je leur sers seulement de la pierre qui aiguise et affile les tranchants, encore qu’elle-même ne puisse rien couper. Et adieu.